Dernière mise à jour 21/10/2017 Retour au sommaire

Philippe LE TOURNEAU

 

 

Quelques personnalités familiales
(en ordre alphabétique par nom de famille)

Jean d’Arcet (1634-?), notaire royal à Doazit (actuel département des Landes), épousa Marguerite Violle (1637-1707).

Jean d’Arcet (1659-1727), juge royal à Doazit, épousa en 1693 Marie de Labeyrie Hourticat (1667-1702). Jean était le fils du précédent.

François Antoine d’Arcet (1695-1773), fils de Jean d’Arcet (1659-1727) et de Marie de Labeyrie Hourticat. Lieutenant général du baillage de Gascogne ; il bénéficiait d’une certaine notoriété, due au fait que jamais une de ses décisions ne fût réformée par le Parlement de Bordeaux. Il épousa en 1723 Marguerite d’Audignon (1697-1728, fille d’un avocat) puis, après son veuvage, Jeanne-Marie d’Arbins (1708-1788), veuve de Léon de Cès.

Jean d’Arcet (1724-1801), fils de François Antoine d’Arcet et de Marguerite d’Audignon. À la fin de ses études secondaires, Jean d’Arcet refusa d’envisager de succéder à son père dans la magistrature, et donc de suivre des études de Droit (d’autant qu’il était très attiré par les sciences naturelles ; de plus, il était en mauvais terme avec sa belle-mère, la seconde femme de son père). Son père, fâché, lui refusa toute aide (et le déshérita, faisant passer le droit d’aînesse au premier fils du second lit), ce qui le conduisit à chercher une situation. En 1742, il devint un des secrétaires de Montesquieu (L. Desgraves, Montesquieu, éd. Mazarine, 1986, pp. 312, 409 et 425; J. Lacouture, Montesquieu, Points Seuil, 2003, pp. 255, 336, 343 et 356) et brièvement précepteur de son troisième enfant, sa fille Denise (à laquelle Montesquieu dicta une partie de L’Esprit des lois)Jean d’Arcet contribua largement aux recherches pour L’Esprit des lois (ouvrage qui parut en 1748). Lors des derniers instants de Montesquieu, à Paris en 1755, son fils Jean-Baptiste absent, Jean d’Arcet empêcha que des jésuites accédassent au bureau de lécrivain, dont ils voulaient saisir les manuscrits pour les détruire (M. Dizé, Notice historique sur la vie et les travaux de Jean d’Arcet, Paris, an X, p. 7-8). Montesquieu mourut dans les bras de Jean d’Arcet, qui suivit le convoi funèbre et assista aux obsèques à Saint-Sulpice, le 11 février 1755, en présence dune assistance très réduite (selon la correspondance de Grimm, Diderot fut le seul écrivain à sy être trouvé). Jean d’Arcet possédait un portrait de Montesquieu (dont je ne connais pas lauteur), qui fut légué en 1905 au musée Carnavalet par sa petite-fille, Pauline dArcet, épouse Le Coëntre (mais il nest pas mentionné dans A. Ebrard, Portraits de Montesquieu, Presses universitaires Blaise Pascal, 2014).

Après avoir participé à la guerre dite de Sept Ans (1756-1763), à la demande et aux côtés du duc Louis Léon de Brancas de Lauraguais (1733-1824), avec lequel il était très lié (quil avait sans doute connu chez Montesquieu), il faillit être tué à la bataille de Hastenbeck (26 juillet 1757). Docteur en médecine (le 22 mars 1764, avec une thèse intitulée An in oedamate vesicantia sacrificationibus tutoria?,  conseiller du Roi, il fut professeur de chirurgie à la Faculté de médecine de Paris, régent (doyen) de celle-ci, et professeur au Collège royal (lactuel Collège de France), à l’instigation du duc de Lavrillière, où il fut le premier, depuis sa création en 1530, à donner en français et non en latin sa leçon inaugurale de géologie (L’Etat actuel des montagnes des Pyrénées et les causes de leur dégradation, réédité en fac-similé par C. Lacour, Nîmes, 1999). Après un voyage dans les Pyrénées, il préconisa la construction d’un observatoire au Pic du Midi (qui intervint bien plus tard). Directeur de la Manufacture de Sèvres, inspecteur de la Monnaie et des Gobelins, sénateur (il fut un des 60 membres du « Sénat conservateur » du Consulat, créé par la constitution de l’an VIII ; élu parmi les premiers membres le 4 nivôse an VIII, 25 décembre 1799, il ne siégea pas longtemps, puisquil mourut le 13 février 1801). 

Il avait épousé en 1771 Françoise Rouelle (1752-1788), fille du chimiste Guillaume-François Rouelle (voir plus loin sa notice) ; assistèrent notamment à son mariage, les ducs d’Orléans et de Brancas de Lauraguais, Lamoignon et Malesherbes. Le ménage tenait un salon réputé, le mercredi, qui était le rendez-vous des scientifiques (dont Lavoisier) et de toute la société artistique de cette période.

A son décès en 1794, la femme du duc de Brancas, née Elisabeth de Mérode de Montmorency (née en 1737) légua 12.000 livres à Jean d’Arcet, qui furent remis en 1811 à la succession de celui-ci par sa fille Pauline, princesse Engelbert dAremberg (1750-1820) ; le long délai de délivrance de ce legs converti en francs (qui avait perdu beaucoup de valeur du fait de linflation) sexplique sans doute parce que la princesse dAremberg était en exil et quelle ne put donc agir quà son retour en France.

Jean d’Arcet, associé à l’Académie royale des sciences en 1784, en devint membre titulaire en 1786, sous-directeur en 1792, puis directeur en 1793, peu avant sa suppression par la Convention (le 8 août 1793). Dès la création de l’Institut, il fut nommé par le Directoire exécutif, le 20 novembre 1795, à la nouvelle Académie des sciences (section d’histoire naturelle et minéralogique).

Auteur de mémoires scientifiques, il créa en France l’art de la porcelaine dure, perfectionna les teintures et la savonnerie, découvrit notamment la soude artificielle (dont les conséquences furent considérables), ainsi que « l’alliage d’Arcet » (celui-ci permit la stéréotypie, et contribua ainsi au développement de la typographie, qui révolutionna l’imprimerie et permit donc une plus grande diffusion des livres). 

Il avait été inquiété pendant la Terreur en raison de ses amitiés royalistes, et inscrit sur les listes de proscription de Robespierre ; mais Fourcroy (chimiste réputé, son collègue à l’ancienne Académie des sciences), membre modéré de la Convention, se saisit des dénonciations sous prétexte de les examiner, fit traîner l’affaire, et le défendit avec succès. Jean d’Arcet habitait quai Voltaire, en face du château des Tuileries. Le 10 août 1792, il cacha un officier des Suisses (la garde royale), échappé du massacre des Tuileries, qu’il aida à s’enfuir le lendemain. L’éloge funèbre de Jean d’Arcet fut prononcé par Fourcroy, devenu Conseiller d’Etat, en présence du Sénat, de l’Institut et des corps constitués.

Une dizaine dannées avant la Révolution, Paris fut agité par un vif débat relatif au magnétisme animal, sur lequel le Viennois Franz Mesmer entendait pratiquer une nouvelle forme de médecine. Condorcet ayant dissuadé lAcadémie des sciences de sen mêler, le pouvoir nomma en 1778 une commission chargée détudier la question. Elle était composée de membres de lAcadémie des sciences et de lAcadémie de médecine : dArcet, Bailly (futur maire de Paris), Guillotin (qui inventa plus tard lhorrible appareil portant son nom), Jussieu, Lavoisier et Benjamin Franklin. Celui-ci, un des « pères fondateurs » de la république américaine, résidait en ce moment à Paris (où il resta de 1776 à 1785), en tant que ministre plénipotentiaire. Du fait de sa réputation scientifique, qui était considérable, il avait été nommé associé étranger de lAcadémie des sciences en 1773 et de lAcadémie de médecine en 1777.

Un remarquable tableau de Boilly (1761-1845) représente huit portraits de la famille de Jean d’Arcet : sur un premier rang, l’entourant, ses deux filles Pauline et Julie; en dessous, son neveu Jean-Pierre, son fils Jean-Pierre Joseph (voir plus loin sa notice), ses gendres Philippe Antoine Grouvelle (voir plus loin sa notice) et Joachim Le Breton (voir plus loin sa notice). Ce tableau a été vendu par Christie’s à Monaco le 2 juillet 1993.

Tous ces personnages, ainsi que d’autres membres de la famille, firent également l’objet de portraits par des peintres célèbres de leur époque. Certains d’entre eux sont été donnés à des musées ou à d’autres établissements publics (dont celui de Guillaume-François Rouelle [voir plus loin sa notice], beau-père de Jean d’Arcet, qui se trouve à la bibliothèque de Caen ; un beau portrait de Jean d’Arcet, « en buste » par le baron François Gérard [1770-1837]datant de 1801, fut légué en 1905 au musée du Louvre par sa petite-fille, Pauline dArcet, épouse Le Coëntre). Plusieurs furent malheureusement vendus à Monaco le 2 juillet 1993 après le décès d’une cousine éloignée sans descendance. Cette vente comportait notamment les portraits suivants : d’Anne-Julie d’Arcet (fille de Jean d’Arcet) par Adèle Romané dite Romany (1769-1846) ; de Jean-Pierre Joseph d’Arcet (fils de Jean d’Arcet) par un « suiveur de Boilly » ; de Joachim Le Breton (gendre de de Jean d’Arcet) par son ami le baron François Gérard, datant de 1803, qui fut acheté par l’Assemblée nationale ; de Juliette Le Breton (petite-fille de Jean d’Arcet) par Boilly.

Le splendide portrait de Joachim Le Breton figura à l’exposition du Château de Fontainebleau « Peintre des rois, roi des peintres, François Gérard, portraitiste » (29 mars-30 juin 2014) et dans une pleine page en couleur du catalogue. Il était admiré par Viollet-Le-Duc dans sa préface à La correspondance de F. Gérard... publiée par Henri Gérard son neveu (Paris, 1867, pp. 22-23). Gérard est considéré comme « lun des peintres les plus fameux du Premier Empire » (J.-F. Hebert et V. Droguet, Préface du catalogue de l’exposition « Peintre des rois, roi des peintres, François Gérard, portraitiste »). Portraitiste attitré de la famille impériale, il fut aussi le « peintre favori du grand monde » (J.-F. Hebert et V. Droguet, Catalogue, op. cit., p. 145). « La présence dans l’atelier, en une seule journée de 1814, de trois têtes couronnées, le tsar Alexandre 1er, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et le roi de France Louis XVIII, devait encore renforcer une réputation déjà bien établie » (J.-F. Hebert et V. Droguet, Catalogue, op. et loc. cit.). Pradier (voir sa notice plus loin) livra au Louvre, en 1838, un buste en marbre de Gérard.

Jean-Pierre d’Arcet (1738-1791), fils de François Antoine d’Arcet. Avocat au Parlement, marié à Hélène du Plantier (1749-1781), puis en secondes noces à Marie de Labeyrie Hourticat (1753-1836) ; son grand-père François Antoine d’Arcet (1659-1727) avait déjà épousé une Marie de Labeyrie Hourticat (1667-1702). Il était le demi-frère de Jean d'Arcet (1724-1801). Cette branche de la famille dArcet a des descendants.

Jean-Pierre, Joseph d’Arcet (1777-1844), fils de Jean d’Arcet (1724-1801). Il assista à la Fête de la Fédération avec son père, invité par le duc d’Orléans à la tribune de la famille royale, donc tout près du Roi (cette tribune,  adossée à lEcole militaire, était couverte dun immense dais de velours bleu et or ; en face de la tribune royale un arc de triomphe éphémère avait été édifié par Cellerier, qui figure sur le tableau dHubert Robert représentant la fête, se trouvant au château de Versailles). Ancien élève de l’École polytechnique (promotion 1801), commissaire général puis directeur de la Monnaie, membre du conseil du Conservatoire des Arts et Métiers, membre de l’Académie des sciences (élu le 3 février 1823, section de chimie) et de l’Académie de médecine (dès sa fondation), des Académies de Genève et de Liège, auteur d’ouvrages scientifiques, officier de la Légion d’honneur, commandeur de Sainte-Anne (ordre russe), « Grand cordon » de Saint-Michel (le Grand cordon était la dignité la plus élevée d’un ordre, correspondant à l’actuelle Grand-croix). Il fut un précurseur de l’ergonomie, l’inventeur de la médecine du travail et de diverses inventions scientifiques ou pratiques (notamment de systèmes de ventilation, d’appareils de protection et de sécurité du travail). Il contrôla, en 1811, la qualité des métaux dans la construction de la colonne Vendôme ; plus tard, il supervisa la dorure du dôme des Invalides, et enduisit d’un mastic indestructible la coupole du Panthéon. Il ne porta jamais et ne fit pas enregistrer le titre de baron qui lui avait été décerné en 1819 par le Roi Louis XVIII. Il était l’ami de nombreux savants de son temps, notamment, Arago, Becquerel, Berthollet, Chaptal, Cuvier, Foucroy, Gay-Lussac, Monge, Saint-Hilaire, T. de Saussure, le baron Thenard. Il écrivit plus de 200 mémoires scientifiques sur des sujets les plus variés. Il avait épousé Claire Choron (1787-1871), fille d’un fermier général, secrétaire du Roi, et soeur dAlexandre-Etienne Choron (1771-1834), musicologue, qui rouvrit le conservatoire de Paris en 1815, fut régisseur de lopéra en 1816 puis créa une école de musique réputée ; il publia de nombreux ouvrages.
On trouvera sur ce site quelques pages des souvenirs historiques dictés par J.-P. J. d’Arcet à l
une de ses filles.

Charles Félix d’Arcet (1817-1847), fils du précédent, était chimiste, docteur en médecine et chirurgien. Il fut envoyé en mission scientifique en Egypte et en Syrie, lors d’une épidémie de peste, pour en étudier les effets et les moyens d’y porter remède. Bien avant Pasteur, il militait en faveur des antiseptiques. Aussi, pour montrer la valeur de la désinfection chlorée, il n’hésita pas à endosser des vêtements de pestiférés à même la peau, après les avoir trempés dans une solution antiseptique ; l’effet psychologique fut énorme sur les populations. La croix de la Légion d’honneur lui fut décernée à son retour, avec dispense d’âge (il n’avait que 17 ans !). Envoyé en mission scientifique au Brésil, l’Empereur Pierre II lui demanda de créer l’industrie chimique et de fonder l’enseignement de la chimie. Mais il mourut (brûlé par l’explosion d’une lampe à pétrole!) alors qu’il allait se rendre en France pour chercher du matériel. Il avait publié plusieurs brochures scientifiques. Au Brésil il porta le titre de baron, donné à son père par le Roi Louis XVIII, mais qui n’avait pas été enregistré.
Flaubert était un ami d’enfance de Charles Félix d’Arcet ; sa correspondance comporte de nombreuses mentions relatives aux d’Arcet, et relate à deux reprises la tristesse que lui inspira la mort de Charles Félix et les circonstances de celles-ci. La branche de cette famille est éteinte.

Francis Argod (1769-1799), sous-officier au Royal Champagne en 1786 (où il se lia en 1790 avec le sous-lieutenant Louis Nicolas dAvout, le futur maréchal Davout dAuerstaedt), il participa après la Révolution au siège de Toulon et aux campagnes d’Italie. Général de brigade en 1799, il mourut cette même année à la bataille de Cassano.

Albert Barbe (1831-1907), ancien élève de l’École polytechnique (promotion 1851), fit les campagnes d’Italie, de Crimée et du Mexique. Dans l’armée de Bazaine pendant la guerre de 1870, il fut compris dans sa capitulation, et interné à Coblentz. Général (de brigade en 1881, de division en 1892), directeur de l’École polytechnique (1886-1888), inspecteur général de l’artillerie, commandeur de la Légion d’honneur. Il épousa Marguerite de la Villegile (1846-1898) ; il en eut deux enfants, dont Paul (1881-1940), général de division, tué au début de la seconde guerre mondiale (il avait épousé Elisabeth de Schaeck, 1902-1956).

Hubert Beuve-Méry (1902-1989), docteur en droit, il fut nommé en 1928 professeur de Droit international à l’Institut français de Prague, où il resta jusqu’à l’invasion allemande. Correspondant du Temps, il n’eut de cesse de dénoncer la menace du national-socialisme, puis il critiqua vivement les accords de Munich et, dans un livre publié en 1939 (Vers la plus grande Allemagne), il dénonça le nazisme, tout en prônant une nouvelle Europe, alliant la démocratie et l’ordre comme le primat de l’homme et l’efficacité. En France, sous l’Occupation, il entra au conseil de rédaction d’Esprit (avec notamment Emmanuel Mounier, Gabriel Marcel et André Philip). A l’instigation de l’abbé René de Naurois (futur Compagnon de la Libération), il devint professeur à l’école d’Uriage. Lorsque celle-ci fut dissoute par Laval, à la fin 1942, il entra dans la Résistance, où il eut une activité importante. A la Libération, il fonda Le Monde, à la demande du général de Gaulle, dont il resta le directeur jusqu’en décembre 1969. Il fut notamment membre du conseil d’administration de France-Presse et de l’Institut Pasteur, président du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (1973-1979), professeur associé à l’Université Paris I. En 1974, il publia ses éditoriaux sur de Gaulle et le gaullisme sous le titre Onze ans de règne. Il avait auparavant publié d'autres ouvrages : Théorie des pouvoirs publics d'après François de Vitoria et ses rapports avec le droit contemporain, éd. Spes, 1928 ; Réflexions politiques 1932-1952, Le Seuil, 1951 ; Le suicide de la IVe République, Cerf, 1958. - Sur lui : L. Greilsamer, Hubert Beuve-Méry, Fayard, 1990.

Nota. Du temps de Beuve-Méry (et de ses premiers successeurs), Le Monde était un journal sérieux d’information (ce qu'il n'est plus).

Pierre de Borrit (né en 1581), Prévôt royal de Saint-Sever dAdour ; il épousa le 2 février 1613 Esther Marguerite de Beauregard de Benquet. Leur fils Jean-Jacques de Borrit épousa en 1652 Jeanne de Labat. Ils eurent quatre enfants, dont Marguerite de Borrit, qui épousa le 22 septembre 1693 Pierre dAndignon (né le 3 janv. 1697), père de Marguerite dAndignon qui épousa en 1723 François Antoine d’Arcet (voir la notice de ce nom).

Marcel Brion (1895-1984), licencié en Droit, brièvement avocat à Marseille aux côtés de son père, romancier d’inspiration poétique et fantastique, il fut aussi un biographe et un auteur d’études littéraires, attiré à la fois par la culture méditerranéenne et par la littérature germanique. Il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages, dont beaucoup furent traduits. Grand prix national des lettres en 1979, Marcel Brion fut élu à l’Académie française en 1964. Officier de la Légion d’honneur (à titre militaire), commandeur des Arts et des lettres. Plusieurs livres furent édités après son décès : Les Labyrinthes du temps ; rencontres et choix d’un européen (José Corti, 1994) ; Mémoires d’une vie incertaine (Klinksieck, 1997) ; Suite fantastique (Klinksieck, 2000) ; Orplid, ou une certaine idée de l’Allemagne (Klinksieck, 2002) ; Ivre dun rêve héroïque et brutal, (de Fallois, 2014), vie romancée du conquistador Hernando de Soto. - Sans compter de nombreuses rééditions, parmi lesquelles : Léonard de Vinci (Albin Michel, 1995) ; Michel-Ange (Albin Michel, 1995) ;  Mozart (Perrin, 2005) ; Frédéric II de Hohenstaufen, Tallandier (poche), 2011 ;  Les Borgia : le pape et le prince, Tallandier (poche), 2011 ; La vie des Huns, Perrin (poche), 2013 ; Blanche de Castille, Tallandier (poche), 2014 ; Charles le Téméraire, Tallandier (poche), 2014 ; Les Médicis, Tallandier (poche), 2015 ; La Vie quotidienne à Vienne du temps de Mozart et de Schubert, Tallandier (poche), 2015 ; Attila, Tallandier (poche), 2016. -  Et, sur lui, (collectif), Marcel Brion, Humaniste et « passeur » (Albin Michel, 1996).

Son fils, Patrick Brion, est l’auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma. Notamment sur des réalisateurs : Hitchcock (2000) ; Clint Eastwood (2001) ; John Ford (2002) ; John Huston (2003) ; Martin Scorsese (2004) ; Billy Wilder, éditions CNRS, 2013. - Ou sur des thèmes et des catégories : Le Cinéma fantastique : les grands classiques américains (1994) ; Le Cinéma d’aventure : les grands classiques américains (1995) ; Le Cinéma de guerre : les grands classiques américains (1996) ; Le Western (1996) ; La Comédie américaine : les grands classiques américains (1998) ; Le Film noir : l’âge d’or du film criminel américain, d’Alfred Hitchcock à Nicholas Ray (2004) ; Cinéma français: 1895-2005 (2005) ; Encyclopédie du western (2 tomes, 2015, éditions Télémaque).

Baron Jules Cloquet (1790-1889), docteur et agrégé en médecine, professeur à la Faculté de médecine de Paris, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine dès sa création (dont il fut président), commandeur de la Légion d’honneur, anobli par Napoléon III. Il fut un élève du père de Flaubert, un grand ami et le médecin du marquis de La Fayette (dont il ferma les yeux sur son lit de mort) et de Gustave Flaubert (qui cite son nom une centaine de fois dans sa correspondance, généralement sous les titres « le cher ami » ou « le professeur » ; elle comprend aussi un certain nombre de lettres à Jules Cloquet ou à sa femme). Il effectua plusieurs voyages avec Flaubert, et il lui conseilla son grand voyage en Orient, pour calmer ses troubles nerveux. Il était aussi l’ami de Dumas, de Michelet, d’Augustin Thierry, qu’il recevait dans sa propriété. Il était un « familier des Tuileries » (selon Alain Decaux, c’est-à-dire un familier de l’Empereur Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie). Il est l’auteur de la première biographie de La Fayette (Souvenirs sur la vie privée du général de Lafayette, 1836, qui fut traduite en anglais) et d’ouvrages scientifiques (dont un Manuel d’anatomie descriptive du corps humain, en six volumes, comprenant 340 planches, réédité en 1998 par les éditions Louis Pariente). Il fut le professeur du baron Larrey, qui prononça son éloge funèbre à l’Institut. La nièce de Flaubert, Caroline Commanville, peignit un portrait de Jules Cloquet, qui fut exposé au salon de 1879, et qui est conservé à la bibliothèque de l’Académie de médecine. Il avait épousé Juliette Le Breton (fille de Joachim Le Breton : voir la notice à ce nom), qui mourut jeune. Il se remaria en 1846 avec une Anglaise, Frances Mary Coxney. Elle et son mari soccupèrent comme de véritables parents des enfants orphelins de leur neveu Ernest.

Ernest Cloquet (1818-1855), neveu du précédent, docteur en médecine, ambassadeur de France en Perse (actuel Iran), il joua un rôle important dans la diplomatie française en Orient à cette époque. Il fut le médecin de Méhémet, Shah de Perse.

Charles Coffin (1676-1749), chanoine, recteur de l’Université de Paris de 1718 à 1721. Il demanda au Régent, et obtint de Louis XV, que l’enseignement devienne gratuit (et il demeura tel jusqu’en 1793). Ses œuvres furent publiées en deux volumes après sa mort. Il rédigea une grande partie du bréviaire parisien de 1736, et de nombreuses pièces pour la messe (séquences, hymnes, motets, dont l’abbé Brémond fit un grand éloge, qualifiant Coffin de « prince des poètes latins », le défendant contre les critiques de Dom Guéranger). Son frère était conseiller au Parlement de Paris. Leur famille est d’origine italienne. Un de leurs ancêtres arriva en France avec Marie de Médicis, dont il fut maître de chapelle. Ses Œuvres ont été publiées à Paris en 1755 (2 volumes in 12 chez Desaint, Saillant et Herissant). Selon une tradition familiale centenaire ce chanoine serait loncle dun autre Charles Coffin (1705-1751), ancêtre vérifié de ma grand-mère paternelle, mais sans que la parenté entre ces deux Charles ne soit certaine.

Charles Coffin (1701-1751), chirurgien des mousquetaires bleus ; aurait été présent à la bataille de Fontenoy (1745). Il eut plusieurs enfants, dont des jumeaux, nés en 1739, Jules (grand-père de Louise, épouse de Philippe Grouvelle, 1799-1866, voir à ce nom) et Jean-Louis (1739-1813), médecin chirurgien à Genlis. Si la famille Coffin issue de Jules est éteinte, celle qui descend de Jean-Louis est nombreuse et comporte un médecin à chaque génération, depuis avant la Révolution !

Flaubert. Voir les notices de de Jules Cloquet, de James et de Louise Pradier. - Lors du procès intenté contre Flaubert après la publication des Fleurs du mal, Jules Cloquet et Louise Pradier se rendirent au château des Tuileries, où ils avaient leurs entrées, pour prier lImpératrice de demander à lEmpereur dintervenir en faveur dun acquittement (à cette époque, lindépendance de la magistrature était très relative...). Il fut témoin du mariage religieux de Pauline d
Arcet (soeur de Louise Pradier) avec Joseph Le Coënte (qui devint contre-amiral) le 2 juin 1848 à Saint-Germain-des Prés. Flaubert était très lié à la famille dArcet; sa correspondance comporte de nombreuses mentions relatives aux d’Arcet, et relate à deux reprises la tristesse que lui inspira la mort de Charles Félix et les circonstances de celles-ci (v. la notice de Charles Félix dArcet).

Edme-François Gersaint (1694-1750), marchand dart et dobjets de luxe (mercier, selon le vocabulaire de lépoque) sur le pont Notre-Dame, dabord à lenseigne « Au grand monarque ». En 1720, son ami Watteau, qui logeait momentanément chez lui, peignit pour lui (quelques mois avant sa mort, qui survint en 1721) une enseigne. Elle nétait pas accrochée à une potence mais installée au-dessus de lauvent de la boutique. De vastes dimensions (3 x 1,66 mètres) ce tableau, connu sous le titre « LEnseigne de Gersaint » fut acquis ultérieurement par Frédéric II de Prusse ; il se trouve actuellement à Berlin (au château de Charlottenburg). Il est aujourdhui admis quil ne représente pas le magasin de Gersaint dans sa réalité mais une vue idéalisée. Ce tableau est « lune des plus belles réussites de Watteau, par le parfait équilibre de la composition, la grâce des attitudes, la délicatesse et la retenue de sentiments, la subtilité et le mystère de son message. Peinte pour un ami, elle a été exécutée en toute liberté, en  dehors des conventions. (...) Tableau splendide, dans lequel on a pu voir le testament artistique de Watteau, LEnseigne occupe dans loeuvre du peintre et dans lhistoire de la peinture une place à part, celle dun chef doeuvre » (G. Glorieux, A lenseigne de Gersaint, préface D. Roche, éditeur Champ Vallon, Seyssel, 2002, pp. 83-84 ; sur son amitié avec Watteau, pages 90 et s.; Gersaint publia une biographie de Watteau). Gersaint vendait des meubles, des objets décoratifs, des tableaux et des gravures, des cadres, des glaces, des lustres et des bras de lumière.

Au milieu des années 1730, Gersaint réorienta ses activités en direction de lexotisme et de la curiosité, des objets et meubles de laque, des porcelaines de Chine, des coquillages rares (nommés coquilles en ce temps), de la peinture hollandaise et flamande du XVIIe, ce qui le conduisit pour sapprovisionner à effectuer douze voyages en Hollande et, en 1739, à changer le nom de sa boutique, qui devint « A la Pagode », dont la magnifique carte-adresse (27,9 x 18,5 cm) fut dessinée par son ami Boucher et gravée à leau-forte par le comte de Caylus. Il vendit notamment des tableaux de Rubens, Van Dyck, Téniers, Rembrandt. Parmi ses clients, on relève madame de Pompadour, le roi de Pologne, la reine de Suède, les ducs de Bouillon, de Choiseul, de Luxembourg, de La Vallière, les comtes d'Argenson, de Clermont-Tonnerre, etc.

Gersaint rédigea de nombreux catalogues raisonnés, en inventant et le mot et la chose. Ces catalogues comportaient évidemment la liste des marchandises à vendre, mais assortie de commentaires, et dune synthèse des connaissances dans le domaine de chaque objet. Très élaborés, ces catalogues constituent de véritables ouvrages dart et étaient collectionnés (G. Glorieux, op. cit., pp. 385 et s.).  Il dirigea de nombreuses ventes publiques, et était un expert reconnu.

Gersaint « fut un acteur central de la vie artistique en France pendant la première moitié du XVIIIe siècle » (G. Glorieux, A lenseigne de Gersaint, op. cit., p. 8). Son occupation marchande se doubla « dune occupation savante qui fait du catalogue raisonné des ventes aux enchères un instrument de savoir en même temps que de promotion. Faire sentir par un commentaire approprié, par léclairage biographique ou anecdotique la valeur et létat dun tableau ou dun objet contribue à la diffusion des connaissances, à linstruction du public, à la fixation des traditions. Ce travail délaboration de la valorisation des oeuvres trouve en lui sinon totalement son origine, du moins ses moyens, techniques de description, sa terminologie adaptée, son organisation même dans la présentation, avec avertissement, description, catégoriation (sic), observation sur la provenance et les caractères » (D. Roche, dans sa préface au livre précité de G. Glorieux, pp. VII-VIII) 

Gersaint
 épousa en premières noces Marie-Louise Sirois (1696-1725), fille dun marchand de tableaux, puis après son veuvage, Marie-Anne Pelletier, elle aussi fille dun marchand de tableaux, également peintre et directeur de lAcadémie de Saint-Luc (la corporation des peintres). Une des filles de ce second mariage, Marie-Antoinette, épousa Henri-François Grouvelle, arrière grand-père de lun de mes arrières grands-pères (voir à ce nom).

Vicomte François Grouvel (1776-1836). Selon une tradition familiale ancienne, ce François Grouvel serait un cousin éloigné de Philippe Antoine Grouvelle (voir à ce nom), mais d’une branche qui aurait modifié son nom lors de son anoblissement au début du XIXe siècle. Cest une légende ! Cette famille, presque homonyme et originaire comme la nôtre de Normandie, sest illustrée notamment par ce vicomte François, général (de brigade en 1813, de division en 1825 [lieutenant général]), il fut créé baron héréditaire en 1816, puis vicomte héréditaire en 1824. Inspecteur général de la cavalerie, puis de la remonte, de 1831 à sa retraite en 1836. Grand officier de la Légion d’honneur. Il eut une fille et deux fils, dont François-Félix (1818-1895), ancien élève de l’École polytechnique (promotion 1836), général (de brigade en 1874, de division en 1879), commandeur de la Légion d’honneur.

Famille Grouvelle. Cette famille est originaire de Normandie. Elle comporta un nombre important de maîtres orfèvres-joailliers à Paris, dont Henri, né vers 1680, orfèvre-joaillier rue de La Fromagerie, Jacques (1640-1686), qui épousa Elisabeth Chéret (1645-1674), François (?-1734), qui épousa en 1724 Christine Cain (?-1755), elle-même fille dun orfèvre-joaillier, Philippe Antoine (?-1761), qui épousa en 1729 Jeanne de Rayssouchet (?-1747), Louis  (voir plus loin sa notice)Denis-Louis (voir plus loin sa notice), Antoine-François (voir plus loin sa notice), Henri-François (voir plus loin sa notice), Jean-François (voir plus loin sa notice) ou Alexandre-Henry Grouvelle (voir plus loin sa notice) ; cette liste nest pas exhaustive : il y eut dautres Grouvelle maîtres orfèvres-joailliers (à lépoque ce dernier mot sécrivait joyaillier) !

Les orfèvres-joailliers de Paris était une corporation prestigieuse ; elle occupait la première place des six corps marchands de la capitale ; Philippe de Valois lui avait accordé en 1330 des armoiries de « gueules à une croix engrelée dor, cantonnée aux 1 et 4 dune coupe couverte dor et aux 2 et 3 dune couronne dor, et un chef dazur semé de fleurs de lys dor », avec la devise parlante In sacra inque coronas (dans les choses sacrées et dans les couronnes). La présence de fleurs de lys dans ces armoiries manifeste qu’elles étaient de concession royale. Lorfèvrerie était donc considérée comme un art noble, dont témoigne aussi laxiome répandu alors dans le royaume : « Orfèvre ne déroge pas » (J. Lanllier, Le Corps des orfèvres-joyailliers de Paris, Paris, 1930, pp. 32-33). Pendant de nombreux siècles les orfèvres-joailliers de Paris jouirent d’une renommée mondiale.  La corporation, composée de trois cents membres, était dirigée par six « gardes » élus ; tous les ans on élisait à la saint Eloi dété (le 1er juillet) trois gardes. Leur installation donnait lieu à un cérémonial complexe (décrit par P. Lacroix et F. Seré, Histoire de lorfévrerie-joyaillerie, Paris, 1850, p. 132 et s.). Sa charge effectuée (qui était très lourde), un garde ne pouvait être réélu quau bout de six ans. « Les statuts et privilèges du corps des marchands orfèvres-joyailliers de la ville Paris » sont reproduits par P. Lacroix et F. Seré (Histoire de lorfévrerie-joyaillerie, op. cit., p. 185 et s.; V. aussi sur la position des orfèvres au Moyen Âge, E. Castelnuovo, LArtiste, dans J. Le Goff [direction], LHomme médiéval, Points Seuil, 1989, pp. 233 et s., spécialement pp. 238 et s.).
Il subsista longtemps une orfèvrerie-joaillerie Grouvelle, y compris au XIXe, à  lenseigne « A la tête noire » ; encore tenue au début du XIXe siècle par un membre de la famille, elle fut ensuite cédée tout en conservant le nom. Jignore quand elle disparut.

NB Jutilise, selon lusage établi, le mot de corporation alors que celui-ci napparut quà la fin du XVIIIe siècle et ne se popularisa paradoxalement que lors de leur suppression à la Révolution (par la loi Le Chapelier des 14-17 juin 1792, art. 2). Auparavant, lon parlait de corps de marchands.

Antoine-François Grouvelle (1671-1745), maître orfèvre-joaillier, fils de Jacques, marié à Louise Jeanne Herault (décédée en 1736). Quatre de ses sept enfants furent maîtres orfèvres-joailliers : Louis (1736-1783; voir plus loin sa notice), Denis Louis (?-1750; voir plus loin sa notice), Philippe Antoine (?-1761, à distinguer d'un homonyme, 1757-1806, dont la notice se trouve plus bas) et François (?-1734).
Sur la première page de louvrage de Pierre Le Roy, Statuts et privilèges du corps des marchands orfèvres-joailliers de la ville de Paris, publié en 1734, le nom dAntoine-François Grouvelle est indiqué comme étant en charge à cette date avec cinq autres orfèvres, cest-à-dire « garde » de la corporation (reproduction dans P. Lacroix et F. Seré, Histoire de lorfévrerie-joyaillerie, Paris, 1850, p. 183).

Louis Grouvelle (1736-1783), maître orfèvre-joaillier rue de Cléry à Paris, fils dAntoine François, épousa en 1736 Marie-Louise Rausnay (?-1786); ils eurent un fils Louis-Antoine (1738-1818), maître orfèvre-joaillier, qui épousa en 1766 Marguerite Victoire Villot (1737-1815); et deux filles : Marie-Catherine (?-1818) qui épousa en 1759 Jean-Baptiste Cheret (1728-1809), maître orfèvre-joaillier, garde de la communauté en 1775-1776, conseiller du Roi en son hôtel de ville, contrôleur des rentes ; et Denise Louise (1767-1806). - Jean-Baptiste Cheret eut un fils, Jean-Baptiste (1760-1782), maître orfèvre, anobli par Louis XVIII, qui épousa en 1786 sa cousine germaine Marguerite Grouvelle (1767-1855), fille de Louis Antoine.

Denis-Louis Grouvelle (1712-?), maître orfèvre à Paris et consul (cest-à-dire juge au tribunal de commerce)fils dAntoine François et frère de Louis ; il épousa en 1738 Geneviève Le Bert (?-1793)

Un autre Denis Louis Grouvelle (?-1793), forcément apparenté, fut également  maître orfèvre, rue au Maire à Paris, « garde du corps de lorfèvrerie » et consul (cest-à-dire juge au tribunal de commerce). En janvier 1761, il entra dans la compagnie des porteurs de la chasse de sainte Geneviève (E. Pinet, Le Culte de sainte Geneviève à travers les siècles. La compagnie des porteurs de la chasse de sainte Geneviève, Paris, 1903, p. 229). 

Henri-François Grouvelle (1724-1767), fils de François, maître orfèvre-joaillier à Paris, quai des Orfèvres, à l’enseigne « A la tête noire ». Il épousa Marie-Antoinette Gersaint (voir à ce nom). Il eut quatre enfants, deux filles décédées sans postérité et deux fils : Jean-François et Philippe-Antoine (voir à ce nom)

Henri-François Grouvelle connut sans doute sa femme Marie-Antoinette Gersaint par le milieu des orfèvres-joailliers dans lequel baignait la famille Grouvelle (voir plus haut). En effet, des membres proches de la famille Gersaint exerçaient ce métier, que ce soit un neveu de son beau-père, Jean-Baptiste Gersaint (1738-1770), ou le mari de la fille aînée (Marie-Louise) de son premier lit, Jean Lebouq-Santussan (demeurant rue Saint-Louis). De plus, Edme-François Gersaint plaça en apprentissage chez des orfèvres ses deux fils de son premier mariage, Edme-Gabriel (1721-?) et François (1725-?), sans que lon sache sils exercèrent par la suite ce métier. Marie-Louise Gersaint épousa Jean Lebouq-Santussan en 1745 ; assistèrent notamment à la signature du contrat le comte de Noailles, la duchesse de Rochechouart et la marquise dArpajon.

Alexandre-Henry Grouvelle
(av. 1733-1789),
fils de François, marié en 1763 à Catherine Duhamel ; maître orfèvre-joaillier à Paris rue Saint-Louis. Son frère Henri-François et sa belle-soeur Marie-Antoinette Gersaint furent témoins à la signature de son contrat de mariage en 1763 (sur Gersaint voir ce nom), à laquelle assistèrent de nombreux orfèvres et marchands dart (G. Glorieux, A lenseigne de Gersaint, préface D. Roche, éditeur Champ Vallon, Seyssel, 2002, p. 466).

Jean-François Grouvelle (1755-1824). Il fut comme son père (Henri-François) maître orfèvre-joaillier, toujours quai des Orfèvres, à l’enseigne « A la tête noire». 
Pendant la Révolution, il fut un temps
directeur de la fabrication des assignats (il signait manuellement le dos de chacun de ceux-ci, au moins au début). Puis il fut nommé inspecteur du « timbrage des assignats ».
Après son mariage avec Marie-Louise, Napoléon demanda au préfet de police de lui désigner trois grands joailliers de la place de Paris, dont Jean-François Grouvelle,
pour vérifier la qualité et le prix des somptueux bijoux quil avait offert à limpératrice (P. Branda, Napoléon et ses hommes, Fayard, 2011, p. 402). En mars 1815, il intervint aussi dans linventaire des diamants de la Couronne remis, sur ordre du Roi, à M. Hüe, « premier valet de chambre du roi, trésorier général de la maison militaire de Sa Majesté demeurant aux Tuileries » : « Sont intervenus les sieurs Charles Ouizille, expert de la couronne, Jacob Lazard et Jean-François Grouvelle, joailler à Paris, qui ont rédigé un procès-verbal trop long pour être inséré ici avec détails des objets remis à M. Hüe » (Souvenirs du baron Hüe, Paris, 1815, p. 306).

Sans descendance de son premier mariage, il eut un fils Alexandre Antoine (voir ce nom) de son mariage en 1792 avec Marie Geneviève Brunel (1769-?).

Philippe Antoine Grouvelle (1757-1806), fils de Henri-François Grouvelle (1724-1767) et de Marie-Antoinette Gersaint (1729-1810 ; voir à ce nom), frère de Jean-François (voir ce nom)Il épousa Pauline d’Arcet (1780-1844), fille de Jean dArcet (1724-1801 ; voir à ce nom).

Philippe Antoine Grouvelle fut d’abord clerc de notaire, puis secrétaire des commandements (directeur de cabinet) du Prince de Condé à Chantilly et au palais Bourbon, poste où il succéda à son ami l’écrivain Chamfort, qui lavait présenté au Prince. Chamfort était resté très peu au service de Condé, trouvant la charge trop lourde ; après lavoir quitté, il entra dans lentourage du duc dOrléans (dont le secrétaire des commandements était Choderlos de Laclos : G. Poisson, Choderlos de Laclos ou lObstination, Grasset, 2005, p. 250). Chamfort, qui avait été un prophète de la Révolution, en un fut un des plus fervents partisans en 1789 (voyez sur ce personnage la biographie de C. Arnaud, Perrin, 2016). Le prince de Condé que servit Grouvelle, Louis-Joseph de Bourbon (1736-1818), cousin du Roi, était le grand-père du duc d’Enghien (1772-1804) ; il avait épousé Charlotte de Rohan Soubise. Louis XV donna en 1764 le palais Bourbon au prince de Condé ; celui-ci en fit sa résidence parisienne avec lhôtel de Lassey mitoyen quil acheta ; il procéda à d’importants travaux et agrandissements de ces bâtiments, qui ne furent achevés qu’en 1788, un an avant son départ pour l’exil. Le palais Bourbon abrite lAssemblée nationale (après transformations) tandis que lhôtel de Lassey est la somptueuse résidence du président de cette Assemblée.

Comme Mirabeau, avec lequel il était en relation et en correspondance, Philippe Antoine Grouvelle était persuadé de la nécessité de faire entrer la France dans l’égalité sous l’égide et la protection du Roi, de créer une démocratie royale (voyez, à propos de Mirabeau, C. Zorgbide, Mirabeau, essai, éd. de Fallois, 2008 ; J.-P. Desprat, Mirabeau. L’excès et le retrait, Perrin, 2008). Depuis longtemps, la bourgeoisie éclairée considérait nécessaire la monarchie représentative. Il voulait donc que la Révolution fût raisonnable (voir plus loin ses remarques à propos de Montesquieu), et que sétablisse une monarchieconstitutionnelle (opinion de très nombreuses personnes dont, notamment, Mirabeau, le duc de Lauzun, le comte de Narbonne, Michel Regnaud de Saint-Jean dAngély). Il participa en 1790 à la création de La Société de 1789, dont il fut un des secrétaires, née dune scission du Club des Jacobins pour faire contrepoids à son influence grandissante, stabiliser le nouveau régime et éviter ses excès (le Club des Feuillants reprendra les idéaux modérés de la société de 1789). Elle publia un journal (Le journal de la société de 1789), dont Grouvelle fut un collaborateur (avec Chamfort, André Chénier, Condorcet, Dupont de Nemours, François de Larochefoucauld-Liancourt), qui publia 15 numéros de la fin 1790 au 15 septembre 1790 (date à laquelle il cessa de paraître. Dans un article intitulé La Délégation de l'exercice du droit de la guerre et de la paix, publié dans le 1er numéro de 1790, il écrivait ceci, d'une grande sagacité : « en provoquant une guerre, les ministres, au lieu délever la puissance royale, courent le risque de lanéantir »). Il fut également un des rédacteurs de la Décade philosophique, littéraire et politique (qui parut de 1794 à 1804), avec notamment Condorcet, Sieyès, le comte Destutt de Tracy. Etant acquis à la Révolution, même sous les réserves indiquées plus haut, Philippe Antoine Grouvelle fut révoqué par le prince de Condé. Il semble que le Gouvernement lui ait confié des missions secrètes à létranger, dans la lignée du fameux Secret du Roi, créé par Louis XV, supprimé officiellement par Louis XVI, mais qui subsista en fait jusquà la Révolution (G. Perrault, Le Secret du Roi, Fayard, trois tomes, 1992, 1993, 1996). Puis, sous la Révolution, le pouvoir recourut de nouveau à des agents officieux (O. Blanc, Les Espions de la Révolution et de lEmpire, Perrin, 1995 ; telle est la raison pour laquelle cet auteur mentionnerait Grouvelle en tant quenvoyé secret: op. cit., p. 44). Cela explique sans doute aussi, étant déjà dune certaine manière aux affaires, quil ait pu en 1792, non seulement postuler au poste de ministre des Affaires étrangères mais obtenir un bon nombre de voix. Cependant, cest Lebrun qui fut élu par 109 voix contre 91 à Grouvelle. Ce fut une chance pour ce dernier, qui échappa ainsi à la guillotine (destitué le 5 septembre 1793, Lebrun fut guillotiné en décembre, comme dautres ministres du Conseil exécutif provisoire, Roland et Danton, tandis que Clavière se suicida dans la prison de la Conciergerie ; seuls les ministres Servan et Monge survécurent à la Révolution. Lebrun, né en 1763, sappelait en réalité Tondu, et était prêtre). En revanche, Grouvelle fut nommé secrétaire du Conseil exécutif provisoire le 10 août 1792. En effet, il avait été convenu que celui qui nobtiendrait pas le ministère serait le secrétaire du Conseil : « Un membre a observé que l’un et l’autre de ces sujets [Grouvelle et Lebrun] étaient également propres à remplir la place de secrétaire du Conseil ; il a demandé que cette place fût dévolue à celui d’entre eux qui n’obtiendrait pas le ministère [des Affaires étrangères]. L’Assemblée […] décrète la proposition » (Recueil des Actes du Comité de salut public, publié par F. A. Aulard, Paris, 1er volume, 1889, p. 3, 10 août 1792). 

De par sa fonction de secrétaire du Conseil, Grouvelle eut l’horrible mission d’aller au Temple, en compagnie du ministre de la justice, annoncer à Louis XVI, le 20 janvier 1793, la sentence de mort ; les témoins relatent quil tremblait et avait de la peine à parler.

Modéré, Philippe Antoine Grouvelle s’était élevé contre la Montagne et les Montagnards (nom donné aux extrémistes pendant la Révolution, parmi lesquels Robespierre et Saint-Just), ce dont témoigne un poème d’André Chénier. Du reste, il fut même catalogué comme contre-révolutionnaire (A. Challamel, Les Clubs contre-révolutionnaires, Paris, 1895), ce qui est excessif. Cependant, au fil des mois ses déclarations épousèrent lair du temps, ne serait-ce que par peur lorsque les évènements prirent un tour tragique (alors quil était à Paris), ou pour conserver son poste loin des périls (lorsquil était au Danemark).

En effet, bien que déjà en état darrestation, Lebrun le nomma in extremis, le 15 juin 1793, ambassadeur à Copenhague (F. Masson, Le Département des affaires étrangères pendant la révolution 1787-1804, Plon, 1877, p. 282), pour lui éviter la prison et léchafaud. Lebrun était un personnage ambigu qui, encouragé par Brissot, mena sans doute des activités occultes contre-révolutionnaires ou, au minimum, convrit de telles activités de certains agents du ministère (Cf. O. Blanc, Les Espions de la Révolution et de lEmpire, op. cit., pp. 25 et s.) ; il fut exécuté « sans avoir la possibilité de s'expliquer ou de compromettre certains des nouveaux hommes du jour » (O. Blanc, op. cit., p. 28).

Grouvelle ne fut pas bien accueilli par la Cour du Danemark ; cest avec peine et au bout dun long délai quil obtint la reconnaissance de la République. En revanche, la société fut enchantée de son tour desprit galant, de sa distinction, de ses dons poétiques, de sa grâce légère, évocatrice des fêtes de Versailles et du Trianon ; il y eut un engouement pour lesprit et les usages français (M. Rémusat, « Un Sans-Culotte à la Cour de Danemark », Revue de Paris, 1er août 1912, p. 538 à 578). Grouvelle resta en poste de juillet 1793 à décembre 1799, mais avec un long congé en France en 1797 pendant lequel il se maria (à Copenhague, il rencontra Jean-Etienne Marie Portalis qui s’y était exilé, et il y connut le peintre Allemand Caspar David Friedrich qui y était venu prendre des leçons de peinture. - Plus tard, Portalis [1746-1807] fut un des principaux auteurs du code civil de 1804 et négociateur du Concordat de 1801, puis ministre des cultes ; voyez sur lui J.-B. d’Onorio, Portalis, Dalloz, 2005. - Voyez sur Friedrich [1774-1840], Marcel Brion, Peinture romantique, Albin Michel, 1967, p. 145 et s.). En tant quambassadeur, Grouvelle eut à connaître dix ministres des Affaires extérieures ; la plupart ne restèrent en fonction que quelques mois (certains même seulement quelques jours), à lexception de Charles Delacroix (3 novembre 1795-15 juillet 1797) et de Talleyrand (qui occupa pour la première fois ce poste, qui le rendit célèbre, du 15 juillet 1797 au 20 juillet 1799, puis de nouveau en 1799, et cette fois pour sept ans, nommé par Bonaparte quelques jours après le 18 Brumaire). Le ministre Charles Delacroix est le père du peintre Eugène. Grouvelle avait probablement connu Talleyrand avant que celui-ci fut ministre, car il avait été employé comme agent officieux du ministère par Lebrun (qui lenvoya notamment à Londres : O. Blanc, Les Espions de la Révolution et de lEmpire, op. cit., p. 31).

Revenu en France en décembre 1799, à la fin de son ambassade au Danemark, Philippe Antoine Grouvelle effectua une mission secrète à Hambourg (O. Blanc, Les Espions de la Révolution et de lEmpire, op. cit.) puis fut élu député de la Seine au Corps législatif en 1800 et réélu en 1802, membre correspondant de l’Institut (Académie des sciences morales et politiques). Sa carrière publique s’acheva avec l’Empire, Napoléon ne l’appréciant pas (réprouvant sa nostalgie de la royauté). Il mourut à Varennes-Jarey, dans l’actuel département de l’Essonne, où il habitait à cette époque (et non pas Varennes en Argonne [Meuse] où fut arrêté Louis XVI, contrairement à ce qu’écrivent nombre de compilateurs, se recopiant les uns les autres). 

Il a été un des premiers actionnaires de la Banque de France. Sur la première page des actionnaires de celle-ci, à sa création en 1800, figure son nom, en dessous de celui de  Bonaparte, à côté de ceux d’Hortense de Beauharnais, de Bourrienne, de Duroc et de Murat (fac simile dans G. Ramon, Histoire de la Banque de France, Grasset, 1929).

Avant la Révolution, Philippe Antoine Grouvelle s’était acquis une certaine notoriété. Cependant Rivarol, dans son ouvrage humoristique
Le Petit almanach de nos grands hommes pour l’année 1788, se moquait de lui : « M. Grouvelle est un des plus profonds métaphysiciens en vers qui existent au XVIIIe siècle. Ayant conspiré avec environ trois cents jeunes poètes à la gloire du
prince de Brunswick, il fit une ode que nous méditons encore. Son caractère n’est pas moins remarquable que son talent. Le jour où l’on donna pour la dernière fois la première représentation de sa pièce (l’Épreuve délicate), M. Grouvelle montra une gaieté qui charma ses amis et dit de bons mots que ses amis retinrent » (p. 90 dans la réédition de cet ouvrage à Paris, 1808). Grouvelle lui rendit la monnaie de sa pièce, en composant avec son ami Cerutti un pamphlet contre Rivarol, Satire universelle, prospectus dédié à toutes les puissances de l’Europe (Paris, 1788). Sa première pièce, L’Épreuve délicate, avait été un échec retentissant, relaté par Grimm à Diderot : « La malveillance décidée avec laquelle le public a reçu ce premier essai des talens dun jeune homme eût été bien décourageante pour lui, si le prince auquel il a le bonheur dêtre attaché (le prince de Condé) ne leût consolé de ce mauvais succès, en lui disant avec une bonté charmante : "Mon cher Grouvelle, je vous dirai, comme le prince de Condé au marquis de Créqui après la première bataille quil eût perdue : Il ne vous manquait plus que cette leçon pour devenir un bon général"» (Correspondance de Grimm et de Diderot, édition de 1830, p. 365, à la date de juin 1785).

Philippe Antoine Grouvelle  avait fondé le 30 septembre 1790, avec Cerutti et Rabaud de Saint-Etienne, un journal, La Feuille villageoise, dans lequel il publia des articles et des poèmes. Chénier le cite dans les Iambes (Oeuvres poétiques, éd. Moland, 1889, tome 2, p. 289). Il est l’auteur ou l’éditeur de plusieurs ouvrages (dont un opéra qui avait été joué devant Marie-Antoinette à Versailles et apprécié par elle, Les Prunes), notamment De l’Autorité de Montesquieu dans la révolution présente (Paris, 1789), Mémoires historiques sur les Templiers (1806), la première édition en ordre chronologique des Lettres de Madame de Sévigné (11 vol., Paris, 1806), Mémoires de Louis XIV (1806 ; il est le dernier à avoir eu le manuscrit intégral entre les mains, on ne sait pas ce que sont devenus certains passages).  En 1786, Louis XVI  chargea « le général Grimoard dun travail destiné à léducation de ses enfants, quil voulait diriger lui-même. Il remit une copie des Mémoires, en lui demandant den classer les diverses parties et dy ajouter des éclaircissements. Et cest cette copie qui [...] servit de point de départ à lédition de 1806, dont le général confia le soin à Grouvelle » (J. Longnon, Introduction aux Mémoires de Louis XIV, Tallandier, 1978, p. 25). « Lédition de Grouvelle a rendu de grands services : elle a vraiment révélé les Mémoires de Louis XIV » (J. Longnon, op. et loc. cit.).

Grouvelle était l’ami de Condorcet et de Lavoisier, et avait connu Voltaire. Il était membre de la loge Des neuf soeurs, fondée en 1776 par lastronome Jérôme Lalande, dont le Grand maître était le duc de Chartres. Grouvelle  était un des « officiers » de la loge, avec le titre dIntroducteur. Elle comportait de nombreux écrivains, artistes et savants, dont Voltaire, Florian, Fontanes, Marmontel, Chamfort, Sieyès,Greuze, Houdon, Hubert Robert, Vernet, Sade, Sieyès, Bailly, Lacepède, Jussieu, Benjamin Franklin, ainsi que des membres de la noblesse, comme le duc de La Rochefoucauld, le prince Camille de Rohan, le marquis dArcambal (maréchal de camp), le vicomte de Noé, Romain de Sèze (lavocat qui défendit Marie-Antoinette). « A feuilleter les archives des Neuf soeurs, on a parfois limpression que la France entière y avait adhéré » (A. Maamouf, Un fauteuil sur la Seine, Grasset, 2016, p. 132). Le jour de la réception de Voltaire, le 7 avril 1778, sous la présidence de Lalande, assisté du comte de Strogonoff (grand garde des sceaux de la loge, chambellan de lImpératice de Russie) et du vicomte de Noé (grand maître des cérémonies), Grouvelle figura parmi ceux qui lurent des « compliments » (C. Manceron, Les Hommes de la liberté, Robert Laffont, tome 1, 1972, p. 605). Outre le latin et le grec, il connaissait langlais, lallemand, litalien, lespagnol et le danois (Sur cette loge : Louis Amiable, Une loge maçonnique davant 1789, Alcan, 1897, cite Grouvelle à plusieurs reprises).

Son ouvrage De l’Autorité de Montesquieu dans la révolution présente fait l’éloge de certains éléments de L’Esprit des lois, assorti d’une vive et pertinente critique d’autres aspects. L’auteur admire beaucoup Le Contrat social de Rousseau et les théories fumeuses de celui-ci. Philippe Antoine Grouvelle plaide pour la liberté, l’égalité, la suppression des privilèges, la généralisation de l’instruction, notamment pour les femmes, etc. Mais il entend surtout montrer que la France n’a pas de constitution, et qu’il est nécessaire que les États Généraux lui en donne une. Il ne développe pas son contenu, tout en indiquant qu’elle doit prévoir un Roi et un Corps représentatif (une Assemblée) ; que le Roi doit conserver un pouvoir certain, précisant que « l’excessive diminution de l’autorité royale a de grands dangers » (p. 54). Il voulait préserver l
autorité et la liberté du monarque, tout en la plaçant sous le contrôle dune Assemblée pour éviter tout retour de labsolutisme. Grouvelle sent bien que cela ne sera pas facile : « Les États Généraux vont naviguer entre deux écueils, la rigueur inconciliante (sic) des principes, et la molle ou perfide ressource des palliatifs ; la route est périlleuse pour leur inexpérience » (p. 125). Il écrit en note p. 125 que « L’Histoire réserve à Louis XVI la plus belle place qu’aucun Roi de France ait occupé dans ses fastes », pour avoir rétabli la liberté et l’égalité.
Nombreux étaient ceux qui partageaient ces vues, dont Mirabeau ou Cambaceres. Mirabeau, dès avant la Révolution, souhaitait que la France se dotât d’une constitution, comme il l’exposa dans de nombreuses lettres et dans plusieurs opuscules. Il voyait la Révolution arriver et il craignait qu’elle affaiblisse le pouvoir royal. « Une constitution : voilà donc la base de toute économie, de toute ressource, de toute confiance, de toute puissance. Ils seraient tout-à-fait ignorants de la nature des choses et des hommes ceux qui croiraient que l’autorité royale peut être affaiblie par ce qui augmentera d’une manière incalculable sa puissance » (Suite à la dénonciation de l’agiotage, 1788, p. 70 et s. ; si Mirabeau écrit qu’une constitution augmentera la puissance royale, c’est notamment parce qu’elle lui permettrait de faire voter les impôts par une assemblée élue, sans dépendre des Parlements qui s’opposaient sans cesse au souverain). Quant à Cambaceres, il écrivait que des hommes bien intentionnés espéraient encore que lAssemblée nationale fortifierait « lautorité publique, par le maintien dun juste équilibre entre le Peuple et le Roi », Mémoires inédits, t. 1, Perrin, 1999, p. 71).

Remarques. 1. La franc-maçonnerie de cette époque était encore dinspiration chrétienne, même si certaines obédiences anti chrétiennes étaient apparues. Linitiation maçonnique exigeait que limpétrant fût baptisé et quil prêtât serment sur lEvangile. Pour honorer saint Jean, patron des maçons, les loges faisaient célébrer deux messes par an, à la saint Jean dété (saint Jean Baptiste, 24 juin) et à la saint Jean dhiver (saint Jean lévangéliste, 27 décembre). A cette époque, le Grand Orient de France était la seule branche maçonnique qui nimposait pas à ses membres une croyance religieuse. Dautre part, même si le Saint Siège avait condamné la franc-maçonnerie à deux reprises, en 1738 et 1751, ces condamnations navaient pas force exécutoire en France, nayant pas été avalisées par le Parlement de Paris (comme cela était nécessaire en raison des règles gallicanes admises par lEglise). Si bien que, non seulement nombreux étaient les membres de la haute bourgeoisie et de la noblesse à en être membre, comme le duc de Luxembourg, Talleyrand ou le duc de Chartres, cousin germain du Roi. Louis XVI lui-même était franc-maçon, comme ses frères, de la  « Loge Militaire des Trois frères Unis », fondée en 1775 (Louis Amiable, op. cit., p. 96). Dautre part, de nombreux ecclésiastiques figuraient dans les loges (J.-B. d’Onorio, Portalis, op. cit., p. 74, dont le cardinal Consalvi, Secrétaire dEtat de Pie VII et négociateur du Concordat avec Napoléon ; Louis Amiable, op. cit., en donne une liste pour la loge Des neuf soeurs)« Les loges nétaient ni séditieuses ni subversives ; les plus grands noms y rencontraient les plus grands talents et se frottaient aux bourgeois. (...) Les extrémistes Français reprochaient à la franc-maçonnerie ses origines aristocratiques, sa modération et surtout le fait que, grâce à elle, la subversion totale des valeurs auraient pu être évitée, et les réformes accomplies progressivement, sans désordres, sans effusion de sang » (Marcel Brion, Mozart, Perrin, 2005, p. 339 ; Mozart était franc-maçon, comme Goethe). Evidemment cela ne préjuge en rien des sentiments et des opinions de Philippe Antoine Grouvelle; jignore quels ils étaient avant la Révolution, mais pendant celle-ci il commit certains écrits anticléricaux (contre le clergé de lépoque,  pas contre la religion). D’autre part, il est certain que les loges étaient desprit réformiste (comme le Roi, même sil navait pas la force de caractère pour faire accepter les réformes indispensables), voire révolutionnaire (G. Martin, La Franc-Maçonnerie française et la préparation de la Révolution, PUF, 1926. - J. de Lannoy, La Révolution préparée par la Franc-maçonnerie, préf. S. Coubé, éd. Lethielleux, 1911 ; peut être téléchargé sur le site de la BNF ; a été réédité par Omnia Veritas, disponible sur internet. - Ces vues sont  contestées, par exemple par A. Viatte, Revue dHistoire de l'Eglise, 1927, n° 85, p. 80, même sil est incontestable que les loges furent le terreau où germèrent les idées nouvelles). Quoi qu’il en soit, le caractère fondamentalement anti chrétien de la Révolution est avéré.

2. La majorité des nobles, parmi les plus grandes familles, et, a fortiori, des bourgeois adhéra avec enthousiasme aux idées de 1789, avant de se détacher de la Révolution devant la tournure prise par celle-ci. Du reste, les députés de la Convention provenaient majoritairement de la noblesse et de la bourgeoisie. Aux États Généraux, certains grands noms du royaume, gagnés aux « Lumières », défendaient les idées nouvelles, notamment le prince de Poix et son frère le comte de Noailles, le vicomte Matthieu de Montmorency, Stanislas de Clermont-Tonnerre, le prince Victor de Broglie, le duc dAiguillon, le marquis de Montesquiou, le duc de La Rochefoucauld, son cousin le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, le duc de Lauzun, le comte de Castellane, le comte de Lally, etc. Quant à Chateaubriand, il avait été séduit par les idées générales de liberté et de dignité humaines formulées par la Déclaration des Droits de lhomme et du citoyen de 1789.

Philippe Grouvelle (1799-1866), fils de Philippe Antoine, il naquit à Copenhague. Chimiste (élève de Thenard) et ingénieur, Philippe Grouvelle fut inventeur dans le domaine de la chaleur, du chauffage, de la ventilation et d’appareils médicaux, ainsi qu’auteur d’ouvrages scientifiques (dont Le Guide du chauffeur et du propriétaire de machines à vapeur ou essai sur l’établissement, la conduite et l’entretien des machines à vapeur; précédé de principes pratiques sur la construction des fourneaux, qui eut quatre éditions, la première datant de 1830, la dernière de 1859 ; le chauffeur s’entend ici de la personne qui est chargée d’entretenir le feu de la machine). Il fonda une entreprise de chauffage central ; elle fut chargée d’installer le chauffage dans de nombreux monuments (dont le Petit Palais à Paris, comme en témoigne une inscription dans le péristyle). À l’entrée du musée monétaire (hôtel de la Monnaie, quai Conti à Paris), une grande plaque en bronze porte l’inscription « Philippe Grouvelle, Ingénieur civil ». Au début du XXe siècle, la société Grouvelle, devenue depuis longtemps Grouvelle-Arquembourg, fabriqua aussi des radiateurs et des carburateurs pour les premières automobiles. La société Grouvelle-Arquembourg subsista sous ce nom jusquen 1965, date à laquelle la famille en perdit le contrôle et où elle fut absorbée par un concurrent. Philippe Grouvelle avait épousé Louise Coffin (1816-1881), petite-fille de Charles Coffin (voir à ce nom). Il avait séjourné en 1821 chez La Fayette, dans son château de la Grange. Dans La Presse du 18 septembre 1852, Alexandre Dumas qualifie Philippe Grouvelle de « mon vieil ami ».

Laure Grouvelle (1802-1856), fille de Philippe Antoine, qui eut une conduite héroïque lors de la terrible épidémie de choléra de 1832 à Paris (et fut décorée à ce titre) ; hostile à Louis-Philippe, elle fut impliquée faussement par un étudiant (Valentin) soudoyé par le préfet Delessert (en 1838), dans le procès d’un conspirateur (Huber), et fut condamnée à cinq ans de détention (malgré sa défense par Jules Favre, avocat célèbre et député), ce qui était dune extrême sévérité pour une simple imprudence. Emprisonnée brièvement à Clairvaux, puis à Montpellier (où elle fut accompagnée par sa femme de chambre), elle y perdit la raison ; elle fut ensuite transférée à Angers où elle mourut. Elle était liée à Arago (qui l’avait demandée en mariage), Dumas (qui parle d’elle dans ses mémoires), Lamennais, Mérimée (la mère de Mérimée, Anne-Louise Mérimée, née Moreau  [1774-1852], fit d’elle un beau portrait romantique, très admiré par Dumas : Mes Mémoires, tome 7, Michel Lévy, 1863, p. 235). Laure Grouvelle avait été membre du bureau de l’association pour « l’instruction du peuple ».
Lors de l’épidémie de choléra, il y eut à Paris 20.000 morts entre avril et juillet 1832, dont le premier ministre, Casimir Périer, et le secrétaire perpétuel de l
Académie des sciences, Cuvier (grand ami de son cousin Jean-Pierre-Joseph d’Arcet).

Laure Grouvelle fut un moment emprisonnée avec Marie Lafarge (1816-1852), qui en parle dans ses mémoires. Cette femme, fille naturelle du duc dOrléans (Philippe Egalité)  avait été condamnée pour avoir empoisonné son mari (il semble quen réalité celui-ci soit mort de la fièvre typhoïde). Son procès avait passionné toute la France (L. Adler, LAmour de larsenic : histoire de Marie Lafarge, Denoël, 1986). 

Laure Grouvelle « était blonde avec les plus beaux cheveux du monde; des yeux bleus abrités sous des cils albinos donnaient une suprême expression de douceur à sa physionomie qui, cependant, prenait une grande fermeté lorsque, des lignes supérieures, on descendait aux lignes de la bouche et du menton » (Dumas : Mes Mémoires, op. cit.).

Alexandre Antoine Grouvelle
(1800-1878), fils de Jean-François Grouvelle
, époux de Constance Saviot (1807-1892), chevalier de la Légion dhonneur. En tant que maire adjoint du VIIIe arrondissement de Paris (nommé par lEmpereur Napoléon III), Alexandre Antoine prononça le mariage de Claude Monet et de Camille Doncieux (28 juin 1870) ; les témoins étaient Manet et Courbet (fac simile dans M. Alphant, Claude Monet, une vie dans le paysage, Hazan, 1993, p. 193). Sa fille Cécile épousa Antonin Loriol, professeur à la Faculté de Droit de Paris (auteur notamment dun opuscule publié à Paris en 1860, LEmpire et lamnistie), tandis que son fils Jules Emile (1827-1892) fut Procureur impérial.

Antoine Henri Grouvelle (1843-1917), ancien élève de l’École polytechnique (promotion 1861), petit-fils de Philippe Antoine et fils de Philippe ; directeur général des manufactures des tabacs, président de la société entomologiste de France en 1891 et 1897. Il découvrit un certain nombre de coléoptères. Chevalier de Légion d’honneur, commandeur de l’ordre du Soleil levant (Japon). Auteur d’ouvrages scientifiques sur les coléoptères et sur diverses inventions (relatives à l’industrie du tabac). Antoine Grouvelle fut un familier de Sadi Carnot (Président de la République de 1887 à 1894) et de Félix Faure (Président de la République de 1895 à 1899). Il rencontra le duc d’Aumale. Il épousa Agnès de Lacerda (1850-1934, descendante du Prince Ferdinand de Lacerda), qui était orpheline (c’est sa grand-mère, veuve d’Antoine François de Lacerda [1798-1872], née Angélique de Sampaio Vianna [1807-1877], qui autorisa le mariage). Le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, autorisa que le mariage fût célébré pendant lavent (le 8 décembre 1874)! Sa femme et lui étaient liés notamment à André Antoine (directeur de théâtre et metteur en scène), Jean Renouard (poète et auteur dramatique), Maurice Chassang (poète), Xavier Privas (poète et compositeur), Henri Poincaré (mathématicien et philosophe), Louis Carrier-Belleuse (peintre, sculpteur et céramiste), Léon de Rosny (linguiste et orientaliste), Maurice Maeterlinck (prix Nobel de littérature), José Maria de Heredia (qui dédia un poème impromptu sur un carnet de la maîtresse de maison [sur son carnet, le poème est donc resté inédit]), Maurice Maindron (entomologiste [il fut président de la société entomologiste de France en 1910, fonction occupée antérieurement par Grouvelle à deux reprises], historien et romancier, qui épousa la fille aînée de José Maria de Heredia).

Le ménage eut deux filles, Louise (Mme Maurice Travers ; voir plus loin la notice) et Marie (Mme Marcel le Tourneau). Cette branche de la famille Grouvelle est éteinte. Agnès de Lacerda a tenu un journal pendant le siège de Paris et la Commune (1870-1871), qui se trouve sur ce site.

Au début du siècle dernier, Antoine Grouvelle passait généralement une partie de lhiver à Nice avec sa famille, dont son petit-fils Jean-Jacques le Tourneau (voir plus loin à ce nom), dans une maison voisine de celle de son ami Albert Argod, directeur de société et entomologiste, qui venait également avec sa famille, dont sa petite-fille Geneviève Barbe. Les deux petits-enfants en question, Jean-Jacques et Geneviève, se marièrent en 1934 ; ce sont mes parents (dont je suis le troisième enfant sur sept).

Liliane Guerry (1916-2006), docteur ès lettres, directrice du département d’esthétique au CNRS, créatrice et directrice de la collection L’Esprit et les formes (Klinksieck), auteur d’ouvrages sur l’esthétique, dont Jean Pélerin Viator, sa place dans l’histoire de la perspective (Les Belles lettres), Fresques romanes de France (Hachette), ou Cézanne et l’expression de l’espace (Albin Michel, 2e éd., 1995). Médaille d’or du CNRS, Liliane Guerry était la femme de Marcel Brion.

Prince Ferdinand de Lacerda, « infant » de Castille et de Léon (Espagne), fils de Ferdinand de Lacerda (1254-1275), Roi de Castille et de Léon, et de Blanche (née en 1253), 8e enfant de Louis IX, Roi de France (saint Louis).

Antoine de Lacerda (1834-1885), oncle d’Agnès de Lacerda, ingénieur, industriel, créa et fut un des principaux actionnaires de la compagnie des transports de Bahia, constructeur de « l’ascenseur hydraulique de la Conception » de Bahia, appelé depuis ascenseur Lacerda (qui fut considéré à l’époque comme une prouesse technique). Il avait épousé Adèle de Montobio (une Belge) puis, après son veuvage en 1877, Julie Navarro da Cunha Menezes. Le premier maire de Bahia avait été un de ses ancêtres.

Alban Laibe (1881-1956). Ancien élève de l’École polytechnique (promotion 1902), Alban Laibe avait choisi l’armée, et avait été officier au Sahara de 1908 à 1912. Il fut d’abord nommé à Ménaka (situé à 300 km à l’est de Gao, au sud de l’Adrar des Iforas, actuel Mali, et à 200 km au nord de Niamey, actuel Niger), où il crée un poste, pacifia les Touareg Oulliminden, et créa les premières unités méharistes opérationnelles régulières. En 1911, il devint l’adjoint au commandant du cercle d’Agadez (dans l’actuel Niger, devenue aujourd’hui une ville de 100 000 habitants), et commanda le groupe monté d’Azbin. En 1912, il participa aux reconnaissances de la partie transsaharienne du projet de chemin de fer transafricain, étudiant le tronçon de Silet (à proximité de Tamanrasset, ermitage du Père de Foucauld auquel il rendit visite) à Ansongo, sur le Niger, près de Gao. Il démissionna de l’armée en 1913, pour se marier et devint directeur d’une usine. Pendant la guerre de 1914-1918, capitaine puis chef d'escadron, il commanda une batterie de l’artillerie lourde, fut blessé et gazé à la fin de 1917. Après la guerre, il redevint directeur d’une usine, poste qu’il quitta en 1922 pour fonder à Paris l’Agence Coloniale Française, qui publiait un quotidien du soir d’informations économiques et financières intitulé Agence française & coloniale et un hebdomadaire (La Semaine coloniale). Il fut administrateur de plusieurs sociétés, dont la SAGA. Officier de la Légion d’honneur, commandeur de l’Ordre de l’Etoile d’Anjouan et du Nichan Iftikar, croix de Guerre 1914-1918, médaille coloniale. Il avait épousé Marie Grouvelle, veuve de Marcel le Tourneau (décédé en 1912) ; cest donc lui qui éleva Jean-Jacques le Tourneau, et les enfants de celui-ci le considérèrent comme leur grand-père. Nous étions amusés par son monocle, qui voltigeait devant lui. La famille Laibe est éteinte.
Alban Laibe écrivit des notes de route sur son aventure saharienne, Au pays des hommes voilés. Ce texte n
a été publié quen 2007, avec des photos de l’auteur, par les éditions Mémoires d’hommes, 9 rue Chabanais, 75002 Paris ; memoiresdhommes@wanadoo.fr. (690 pages, 35 euros frais de port compris). Il s’agit d’un ouvrage la fois ethnologique, ethnographique, historique et géographique.

Joachim Le Breton (1760-1819, mort au Brésil, à Rio de Janeiro); il avait été clerc régulier Théatin, professeur de philosophie dans son ordre, quil abandonna lors de la Révolution. En 1794, il fut nommé Chef du bureau des Beaux-Arts, chargé dorganiser le musée du Louvre ; lorsque Vivant Denon (1747-1825) fut nommé en 1802 directeur du Musée central (Le Louvre), Le Breton devint son auxiliaire le plus loyal et le plus dévoué. Chef des bureaux des musées à lInstruction publique. Membre du Tribunat (en 1800), membre de l’Institut (dès sa création en 1795), à lAcadémie des sciences morales et politiques, puis à celle des Beaux-Arts (lorsquelle fut créée en 1802), dont il fut le premier Secrétaire perpétuel (de 1803 à 1814). Il participa à linauguration de la nouvelle salle des séances dans lancienne chapelle du collège des Quatre Nations (où lInstitut siège toujours). S’étant opposé avec véhémence, à la Restauration, contre la confiscation des collections du Louvre voulue par Wellington (à qui il reprocha le vol des frises du Parthénon) et contre la restitution des œuvres saisies par Napoléon, il fut éliminé de lInstitut en même temps que le peintre David. Lambassadeur du Portugal lui offrit sa protection ; ce qui le conduisit à s’exiler au Brésil avec un groupe de peintres et d’artistes, pour y fonder une école des sciences, arts et métiers, sous la protection du roi Jean VI. Mais, accusé d’apporter des idées révolutionnaires, il fit lobjet, dune cabale, de sorte que son projet échoua. Il légua sa collection de tableaux de diverses écoles artistiques européennes, qui se trouve aujourdhui au musée national des Beaux-Arts à Rio de Janeiro. Il publia plusieurs ouvrages de rhétorique, notamment La Logique adaptée à la rhétorique (Paris, en 1789, mais avant le début de la Révolution). Il avait épousé en 1794 Julie-Anne d’Arcet (1772-1856), fille de Jean d’Arcet (voir la notice à ce nom). - Sur ce personnage: H. Jouin, Joachim Le Breton, premier Secrétaire perpétuel de lAcadémie des Beaux-Arts, Paris, 1892.

Francisco Moniz Barreto de Aragao (1846-1922), dune famille installée au Brésil depuis le XVIe siècle ; juriste formé à l’Université d’Heidelberg (Allemagne), journaliste et écrivain. Il avait épousé Ana de Lacerda (1850-1946), élevée en France et en Angleterre, sœur d’Antoine de Lacerda.

Egas Moniz Barreto de Aragao (1870-1924 ; dans sa jeunesse, il ajoutait souvent à son nom celui dune branche de sa famille «  Sousa Menezes »), fils de Francisco Moniz Barreto de Aragão et dAna de Lacerda. Il épousa sa cousine Elisa de Lacerda Valente (1874-1964). Docteur en médecine, médecin hospitalier, professeur de français puis dallemand au lycée de Bahia, professeur à la Faculté de médecine de la même ville (à partir de 1907), poète (sous le pseudonyme de Pethion de Villar), élu député en 1921, collaborateurs de nombreuses revues brésiliennes et étrangères dans le domaine médical et littéraire, membre correspondant de lAcadémie de médecine de Paris et de plusieurs autres institutions étrangères. Il rédigea directement en français de nombreux poèmes, publiés dans diverses revues françaises et suisses, admirés notamment par Rostand et Zola. Ses œuvres poétiques complètes ont été publiées (Poesia completa, MEC, 1978, 506 pages). Dautre part, une étude leur a été consacrée par A. Gouveia, Pethion de Villar, Chevalier du Rêve et de lIdéal. - Interprétation du Symbolisme (édition Beneditina, Bahia, 1970). Voir aussi C. Veiga, O Poeta Pethion de Villar : Una figura romanesca (éditora Record, Rio de Janeiro, 2001).

Les professeurs d'université de la famille le Tourneau. A la génération précédant la mienne, il y eut un professeur d'Université, en lettres, mon oncle Roger (voir à son nom). A la mienne (Philippe), j'étais le seul (en droit). A la suivante, ils sont trois: Thierry (en médecine; voir la notice de son père Bertrand), François-Michel (en lettres; voir sa notice) et Christophe (en cancérologie à l'université Paris Saclay, mais son lieu d'exercice est l'institut Curie).

Bertrand le Tourneau (né en 1937), fils de Jean-Jacques (V. la notice plus loin), ingénieur agronome, archéologue, historien spécialiste des Celtes. Auteur de Les Temples sacrés de pierre taillée des lieux-dits Chalencon et Chalancon (2008, 230 p., 19 euros ; traite des aspects préhistorique et celtique des lieux portant ce nom en Ardèche, dans la Drôme et en Haute-Loire ; diffusion : www.labouquinerie.com). Depuis a publié une Nouvelle Histoire des Celtes. T 1. De lAltaï à lOccident : des millénaires dHistoire, éditions Baudelaire, 2012 (12 illustrations, 900 citations dauteurs antiques et modernes, 504 pages), 24 €,  disponible à la FNAC; puis, en 2013, Dolmens et menhirs de la voie du Doux (Ardèche), éditions du Net (Suresnes, 84 pages, nombreuses illustrations). Producteur en 2008 d’un film (en DVD) sur l’Oppidum des Hauts de Lamastre (Ardèche), en collaboration avec le cinéaste André Aziosmanoff (pour se procurer le film et pour toute demande de renseignements, contacter : andre.azios@free.fr)
Son site : sites.google.com/site/sitedebertrandletourneau/.
Un de ses cinq enfants, Thierry (né en 1966), docteur en médecin et docteur ès sciences, est professeur de physiologie - cardiologie à la Faculté de médecine de Nantes.

Mgr Dominique le Tourneau (né en 1942), fils de Jean-Jacques (V. la notice plus loin), Docteur en Droit canonique, prêtre, chapelain de Sa Sainteté, professeur de Droit canonique à Lyon, juge ecclésiastique à Lille, commandeur de l’Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, auteur notamment de : L’Église et l’État en France (PUF, "Que sais-je?", 2000) ;  Jean-Paul II (PUF, "Que sais-je?", 2004) ;  Les Mots du christianisme, catholicisme, orthodoxie, protestantisme (742 p., Fayard, 2005) ; L'Opus Dei (PUF, "Que sais-je?", 6e éd., 2006) ; Manuel de Droit canonique, Wilson & Lafleur (Montréal, 2011, distribution en France éd. Le Laurier, Paris, 39 euros. - Ce manuel présente lensemble du Droit canonique, latin et oriental, de manière systématique et accessible même au public non spécialisé) ; Droits et devoirs fondamentaux des fidèles et des laïcs dans lEglise, éd. Le Laurier, 2011 ; Pie XII et la Shoah, Téqui, 2011 ; La dimension juridique du sacré, Wilson & Lafleur (Montréal, 2012) ; Vade mecum de la vie consacrée, Traditions monastiques, 2014 ;  Les communautés hiérarchiques de l’Église catholique, Wilson et Lafleur (Québec), 2016. Vivre dans l’intimité de Jésus en incarnant l’Évangile, éditions Parole et Silence, 2017.
Sous sa direction et celle de P.-R. Ambrogi : Dictionnaire encyclopédique de Marie, 1600 pages, éditions Artège, 2015 ; Dictionnaire encyclopédique de Jeanne d'Arc, 2012 pages, Desclée de Brouwer, 2017.
Son site : http://dominique-le-tourneau.blogspot.fr 

François-Michel le Tourneau (né en 1972, petit-fils de Roger, V. la notice plus loin), ancien élève de l’École Normale Supérieure (Ulm), agrégé de géographie docteur ès sciences de l’information géographique, HDR, directeur de recherches au CNRS, auteur notamment de : Les Yanomami du Brésil - Géographie d'un territoire amérindien,  Belin 2010 ; L'Amazonie brésilienne et le développement durable (direction avec M. Droulers), Belin 2011; Le Jari. Géographie d'un grand fleuve amazonien, Presses universitaires de Rennes, 2013

François-Régis le Tourneau (né en 1967) , petit-fils de Jean-Jacques (V. la notice plus loin, fils de Gérard), Institut détudes politiques de Paris, INSEAD ; depuis 2015 Corporate Supply Chain Standards and Prospective Director chez LOréal. Sa femme (née Nathalie de Moustiers) et lui ont eu six enfants entre 2001 et 2008.

Jean le Tourneau, Procureur du Roi en la sénéchaussée et siège présidial d’Angers au XVIIIe siècle.

Jean-Jacques le Tourneau (1908-1999). Fils de Marcel le Tourneau et de Marie Grouvelle (1883-1969, elle-même fille d’Antoine Grouvelle), Jean-Jacques le Tourneau épousa en 1924 Geneviève Barbe (née en 1908, fille de Louis Barbe [1883-1911], ingénieur de l’École centrale). Ils eurent sept enfants (Gérard, Bertrand, Philippe, Dominique, Christian, Xavier et Marie-Béatrice [Mme Dominique-Jean de Quina]).

Il était ingénieur de l’école nationale des mines de Paris (promotion 1928) et licencié en Droit, lieutenant d’artillerie de montagne (sur le front des Alpes du sud en 1939-1940). Il avait été brièvement aide de camp du Roi Alphonse XIII d’Espagne, après l’abdication de celui-ci en 1931. Entré à Saint-Gobain en 1932, chef du service administratif puis des transports (1942-1948), adjoint au directeur du département des produits chimiques (1948-1955), il fonda en 1955 le service des accords techniques et des affaires extérieures en vue de procéder à des transferts de maîtrise industrielle, par des projets sains et profitables pour toutes les parties. Il réalisa dans cet esprit des complexes industriels dans le monde entier. Il fut le directeur de ce service des accords techniques et des affaires extérieures à Saint-Gobain puis, à la suite de fusions, à Péchiney-Saint-Gobain, enfin à Rhône-Poulenc jusqu’en 1973. Président (1973-1978) de la Compagnie pour la cession de licences (Cofral), puis président d’honneur. Il avait été administrateur de sociétés en Espagne, France, Grèce, Hollande, Inde, Italie, au Mexique et au Pakistan, conseiller du commerce extérieur et président de sa commission d’Europe méridionale (1967-1973).

Administrateur de la Caisse centrale d’allocations familiales de la région parisienne (1946-1954), membre de la commission administrative de l’URSSAF de la région parisienne (1948-1954) et président de la commission de contrôle de l’URSSAF (1952-1954). Membre fondateur de la Confédération générale des cadres (CGC), de la Fédération nationale des cadres des industries chimiques et du Syndicat des cadres des industries chimiques. Membre du comité directeur et de la commission de doctrine de la CGC (1945-1954), secrétaire général du Syndicat des cadres de la chimie (1950-1954), membre d’honneur du comité confédéral et du comité directeur de la CGC (à partir de 1954). Il milita toujours pour une réelle participation (et pas simplement pour l’intéressement des salariés). 
Professeur à l’Essec (1973-1977). Chevalier de la Légion d’honneur. Auteur de nombreux articles économiques publiés dans Le Creuset, Cadres de France, Le Creuset-La Voix des cadres, le Bulletin du Syndicat national des cadres de la chimie.
Nota. A l’époque où J.-J. le T. était à la CGC, celle-ci avait la culture de propositions constructives ainsi que la recherche de l’intérêt général et du bien commun ; et non pas la posture qui est la sienne depuis quelques années d’opposition systématique à toute réforme, d’appels à la grève et de participation à des manifestations aussi fréquentes que stériles.

Selon Jacques Hertz (décédé en 2005, ancien élève de l’École polytechnique, chevalier de la Légion d’honneur), son plus proche collaborateur pendant de nombreuses années, Jean-Jacques le Tourneau « était un homme brillant, non conformiste, enthousiaste, ouvert aux autres, entreprenant, parfois aux limites de ce qui était possible. Il ne s’est pas soumis aux normes de la réussite. Dans de nombreux pays, il a fait rayonner l’éclat de notre créativité, de notre humanisme et de notre foi dans une solidarité universelle : l’Italie, la Grèce, l’Afrique du Sud, le Maroc, l’Algérie, l’Union Soviétique, le Canada, le Liban, la Jordanie, le Pakistan, la Finlande, la Grande-Bretagne, la Yougoslavie et d’autres pays encore ont été marqués de son empreinte (...). Avec l’appui sans faille de la Compagnie de Saint-Gobain, puis dans le cadre d’une entreprise créée de toutes pièces, J.-J. le Tourneau et l’équipe qui lui a été fidèle, ont mis en oeuvre dès les années 1950 la pratique la plus nécessaire à notre temps, le PARTAGE : partage du savoir, partage de la technique, partage du management, partage des marchés, partage de la formation, partage des risques. Il fallait un esprit de grande classe pour convaincre les pouvoirs de faire dans leurs stratégies une place pour le service des autres et pour faire passer sur leurs entreprises ce souffle vivifiant. Les nombreux ingénieurs, techniciens, financiers, juristes et commerçants auxquels J.-J. le Tourneau a ouvert de nombreux horizons lui en sont toujours reconnaissants. Ils lui doivent une bonne part de leur épanouissement personnel. Ils ne l’oublieront pas » (extrait d’une notice publiée dans Mines, Revue des Ingénieurs, mai-juin 1999).

Dans sa tendre enfance, Jean-Jacques le Tourneau, qui habitait Paris (rue de l’Université, dans un immeuble où sa famille paternelle sétait installée en 1847), passait ses vacances dans une vaste demeure près d’Angers, entourée d’un beau parc, bâtie par un de ses ancêtres peu après la Révolution, résidence de campagne de ses grands-parents paternels. Il y séjourna aussi pendant presque toute la première guerre mondiale, son beau-père (Alban Laibe) étant au front et sa mère étant infirmière bénévole auprès des blessés de la guerre, comme beaucoup de dames de la société. Après la guerre, son grand-père étant décédé, son tuteur vendit cette propriété (il était orphelin), ce que regretta toujours Jean-Jacques le Tourneau. Son tuteur ne sut pas gérer sa part de la vente, pas plus que son capital d’actions ou que le fruit de la vente des terrains que possédait son père et du cabinet d’architecte de celui-ci. Il racontait toujours avec amusement que, lorsqu’il eut la majorité, son tuteur lui rendit ses comptes de tutelle et le solde des avoirs ; ce dernier lui servit à payer le repas qu’il offrit à son tuteur pour le remercier de ses soins : il ne restait rien d’autre !

La femme de Jean-Jacques le Tourneau, Geneviève Barbe (née en 1908), organiste et pianiste, fut formée par la nièce de Litz. Jusqu’à son mariage en 1934 et les premières années après celui-ci, elle passait ses vacances dans la propriété de campagne de son grand-père Albert Argod, un immense château dans la Drôme, aux trois tours du Moyen Âge, une salle d’armes avec des armures sur pied, sa chapelle extérieure, ses nombreuses dépendances, son vaste parc, dont elle a toujours gardé la nostalgie après sa vente peu avant la seconde guerre mondiale. Elle était cousine du photographe Henri Cartier-Bresson (1908-2004). La mère de ce dernier, qui habitait un bel hôtel particulier dans le VIIIe arrondissement de Paris, nous impressionnait lorsqu’elle nous dévisageait avec son face-à-main.

Lors dune fête pour son 107e anniversaire, le 25 septembre 2015, Geneviève le Tourneau improvisa au piano diverses pièces avec brio. Elle reçut une médaille de la ville de Paris.

Marcel le Tourneau (1874-1912), d’une famille originaire de Saint-Sylvain d’Anjou (dans une belle demeure construite par un de ses ancêtres architecte au début du XIXe siècle), qui s’était installée à Paris en 1846 (27 rue de l’Université, où il naquit et mourut ; un de ses petits-fils habite toujours à cet adresse). Elle comptait un architecte de père en fils depuis de nombreuses générations (auparavant, ils avaient surtout été « maîtres charpentiers » à Angers. Les membres de cette corporation, celle de saint Joseph, exerçaient un art de haute technicité et de prestige qui était, jusqu’à la révolution industrielle, réservé à une élite par initiation, selon J. Paternot et G. Veraldi, dans Dieu est-il contre l’économie ? éd. de Fallois, 1989, p. 158). Dès le Moyen Âge, dans la hiérarchie des artistes (sans le nom), « à côté de lorfèvre, cest larchitecte qui sélève au sommet de cette hiérarchie » (J. Le Goff dans J. Le Goff [direction], LHomme médiéval, Points Seuil, 1989, p. 30). Fidèle à la tradition, Marcel le Tourneau fut en 1901 architecte diplômé par le Gouvernement, dit généralement DPLG (pendant des siècles , le titre darchitecte était libre, jusquà la création d'un diplôme spécifique en 1869. - V. sur les architectes : J.-M. Leniaud, Les Bâtisseurs davenir. Portraits darchitectes XIXe - XXe siècle, Fayard, 1998). Marcel le Tourneau avait été élève de latelier de Gaston Redon, frère du peintre Odilon Redon. Il construisit des immeubles et hôtels particuliers à Paris (dont certains furent primés), des châteaux et des usines en province. Il restaura aussi un certain nombre de châteaux historiques, dont celui de Vauvenargues, que Picasso acheta après la seconde guerre mondiale, et où il est enterré. Il travailla également à Royallieu, près de Compiègne, sur une ancienne abbaye (où Philippe le Bel aimait venir prier) rebaptisée château, appartenant à Etienne Balsan (éleveur et entraîneur de chevaux fortuné), où séjourna Gabrielle Chanel (dite Coco Chanel) de 1905 à 1909. A Royallieu, où Balsan recevait beaucoup (notamment Marcel le Tourneau), Coco Chanel entra en contact avec la grande bourgeoisie et laristocratie. Cest Balsan qui lui permit de prendre son envol ; il lui conseilla de se lancer dans la couture, linstalla dans un magasin et un appartement lui appartenant à Paris et il finança ses débuts ; ses premières clientes furent des amies de Balsan (E. Charles-Roux, LIrrégulière ou mon itinéraire Chanel, Grasset et Fasquelle, 1974).

Marcel le Tourneau était  également archéologue et expert près la cour d’appel de Paris. Après plusieurs voyages d’étude en Italie, Grèce (Météores et Thessalie), Liban, Tunisie et Turquie, il fut chargé de missions scientifiques par le Gouvernement français à Salonique (alors dépendant de l’Empire ottoman), « relatives à l’archéologie byzantine ». Au cours de celles-ci (en 1901, 1903, 1905, 1907, 1908, 1909, 1910 et 1912), il découvrit et restaura les célèbres mosaïques. Il donna à l’Académie des Beaux-Arts des communications sur ses travaux, exposa en 1903 et 1904 au Salon des Artistes Français des aquarelles des œuvres découvertes, et il publia des ouvrage (Les Mosaïques de Sainte-Sophie de Salonique, avec C. Diehl, membre de l’Institut, 1908 ; Les Mosaïques de Saint-Démétrius de Salonique, avec C. Diehl, 1911 ; Les Monuments chrétiens de Salonique, avec C. Diehl et H. Saladin, 1918). Certaines mosaïques de Salonique disparurent dans le grand incendie qui ravagea cette ville en 1918, de sorte que leur représentation ne subsiste que par les clichés et les aquarelles de Marcel le Tourneau. Il mourut jeune d’une maladie contractée en Grèce lors de sa mission de 1912. 

Il avait épousé Marie Grouvelle (1883-1969), descendante du Prince Ferdinand de Lacerda. Sur la suggestion de son directeur spirituel (labbé de Gibergues) elle fut assistante sociale bénévole dans un quartier populaire de Paris, où régnait une pauvreté effroyable ; elle y travailla avec le docteur Robert Proust, frère de Marcel, qui l’appréciait (V. sur ledit docteur : D. de Margerie, A la recherche de Robert Proust, Flammarion, 2016). Pendant une partie de la guerre de 1914, tandis que son nouveau mari Alban Laibe (voir plus haut sa notice) était sur le front, elle fut infirmière bénévole de la Société française de secours aux blessés militaires (beaucoup de femmes du monde sinvestirent ainsi dans « ce pénible combat de larrière » : A. Bravard, Le Grand monde parisien, PU Rennes, 2013, pp. 217 et s.). Elle était belle et élégante, intelligente et cultivée. Longtemps, elle eut une loge à lOpéra et surtout, chez elle rue de lUniversité, un « salon », avant et encore quelques années après la « grande » guerre, je crois jusque dans les années 1925 (sur sa carte de visite, il était gravé, en petit en bas à gauche, les jours où elle recevait, sans être invitées, les personnes présentées, à savoir : « 2ème mercredi, 3ème et 4ème mardi »). Lorsque son salon cessa dexister, elle reçut fréquemment pour des thés (jusqu’à son décès), mais pour lesquels il ny avait pas de jour fixe et où il fallait avoir été convié ; et il me semble que les dîners dune vingtaine de couverts furent plus fréquents chez elle à partir de ce moment. - V. sur les salons et la vie mondaine à Paris: A. Martin-Fugier, Les Salons de la IIIe République, Perrin, 2003 ; A. Bravard, Le Grand monde parisien, Presses universitaires de Rennes, 2013). Elle connut de nombreuses personnalités, de milieux variés : hommes politiques ; ecclésiastiques (Mgr de Gibergues qui fut évêque de Valence, Mgr Maurice Rivière qui fut évêque de Périgueux puis archevêque dAix-en-Provence, et son frère Mgr Pierre Rivière qui fut évêque de Monaco, lun et lautre fils dun architecte parisien) ; militaires (dont le maréchal Lyautey et lamiral Emile Guépratte [deux bâtiments de la marine nationale portent ou ont porté son nom : un escorteur descadre, désarmé en 1985, et une frégate furtive depuis 1999) ; membres de lAcadémie française (par exemple Heni de Régnier, gendre de José Maria de Heredia, au fauteuil duquel il succéda à lAcadémie [il avait été élu face à Zola et Verlaine !], fort célèbre à lépoque, ami de ses parents], très mondain [le modèle des « hommes du monde » disait-on] et jouissant dune grande réputation décrivain en ce temps [son successeur à lAcadémie fut son ami Jean-Louis Vaudoyer, au fauteuil duquel succéda Marcel Brion; voir plus haut à ce nom], René Doumic, qui fut directeur de la Revue des Deux mondes de 1916 à 1937, Secrétaire perpétuel de lAcadémie française de 1923 à sa mort en 1937 ; il était le gendre de José Maria de Heredia) ; de lInstitut ;  et de la haute société (dont la la marquise de Bonneval, la comtesse dHaussonville [propriétaire du château de Coppet, qui avait été celui de Mme de Staël], le marquis et la marquise de Dion, la marquise de Trévise [cousine dAntoine de Saint-Exupéry, propriétaire du château de Sceaux, elle tenait un salon littéraire où Malraux fit la connaissance de Louise de Vilmorin chez qui il sinstalla à la fin de sa vie], Hélène de Heredia [qui épousa en premières noces Maurice Maindron, entomologiste, historien et romancier puis, après son décès, René Doumic, cité plus haut], Marie de Heredia [qui épousa Henri de Régnier et publia sous le pseudonyme de Gérard dHouville ; la « marche nuptiale » de son mariage fut composée par Debussy] ; Louise de Heredia [qui avait épousé en premières noces l’écrivan Pierre Louÿs puis, en secondes noces, Auguste Gilbert de Voisins]) ; des modèles de Proust (dont la veuve de Bizet, devenue Mme Straus, dont les mots desprit étaient célèbres comme ceux de la duchesse de Guermantes chez Proust ; son fils Jacques Bizet était un grand ami de Marcel Proust dont il avait été le condisciple au lycée ; son second mari, avocat, possédait une belle collection de tableaux impressionnistes ; comme sa femme, il appartenait à la bourgeoisie juive intégrée et mondaine ; Maurice Travers [voir plus loin sa notice] fit son stage davocat chez lui). Elle se souvenait avoir rencontré lancienne Impératrice Eugénie, accompagnée dune dame de compagnie, rue de Rivoli à Paris, avant la Première guerre. Son père lui avait raconté avoir vu souvent passer la souveraine dans une calèche escortée de lanciers, et le petit prince impérial se rendant dans un équipage au bois de Boulogne, par lavenue de lImpératrice (devenue l’avenue du Bois puis, après la première guerre mondiale, lavenue Foch). - V. sur les trois filles de José Maria de Heredia : D. Bona, Les Yeux noirs. Les vies extraordinaires des soeurs Heredia, J.-C. Lattès, 1989; et sur René Doumic : G. de Broglie, Histoire politique de la Revue des deux mondes, Perrin, 1979, pages 351 et s.

Roger le Tourneau (1907-1971), ancien élève de l’École Normale Supérieure, docteur ès lettres, professeur à partir de 1930 au collège Moulay-Idris à Fès, dont il fut nommé directeur en 1934. Directeur de l’Instruction publique de Tunisie en 1941, il fut arrêté par les Allemands après leur débarquement ; déporté en Allemagne, il fut ensuite remis à la disposition du Gouvernement de Vichy et assigné à résidence. Il tenta de se rendre en Afrique du Nord, mais fut arrêté et emprisonné en Espagne. Après la Libération, il fut professeur puis doyen de la Faculté des lettres d’Alger. En 1957, il quitta à regret l'Algérie en proie au violences, et se fit élire professeur à la Faculté des lettres d’Aix-en-Provence, où il fonda et fut le directeur du Centre de recherches et d’études sur les sociétés méditerranéennes (laboratoire du CNRS). Il fut professeur invité à Princeton. Chevalier de la Légion d’honneur. 

Auteur de nombreux ouvrages sur la civilisation musulmane et l’Afrique du Nord, dont La Vie quotidienne à Fès avant le protectorat, Histoire du Maroc moderne, L’Evolution politique de l’Afrique du Nord de 1939 à 1962, L’Islam contemporain. Deux volumes de Mélanges Roger le Tourneau furent publiés en son honneur par la Revue de lOccident musulman et de la Méditerranée (en 1973). Un « Centre dhistoire Roger le Tourneau » a été créé à la Faculté des lettres de Fès. Sur Roger le Tourneau voyez notamment F. Pouillon (sous la direction de), Dictionnaire des orientalistes Français, Karthala, Paris, 2008.

L’ainé des sept enfants de Roger, Louis le Tourneau, Saint-Cyrien, séjourna en Afrique de 1957 à 1960, comme officier méhariste, puis de 1962-1964 en tant qu’officier du service géographique de l’armée. Il a relaté cette période de sa vie dans un ouvrage en trois volumes, abondamment illustrés, Aventures africaines (éd. Mémoires d’hommes, 2006, 9 rue Chabanais, 75002 Paris; 50 euros, frais de port compris, memoiresdhommes@wanadoo.fr. - T. 1 et 2, Méhariste au jour le jour, Mauritanie, 1957-1960 ; t. 3, Géographe, Mauritanie et Niger, Haute-Volta et Côte d'Ivoire, 1962-1964). C’est Louis, fort de son expérience, qui a « saisi » la plus grande partie les notes de route d’Alban Laibe, Au pays des hommes voilés, les mit au point et les annota (V. la rubrique Alban Laibe).

Jean-Jacques (dit James) Pradier (1790-1852), né à Genève. Statuaire très célèbre dès son vivant, membre de l’Académie des Beaux-Arts (élu en 1827), officier de la Légion d’honneur, James Pradier était l’ami de la plupart des artistes et des écrivains de son époque, qui se pressaient dans son salon ; Hugo et Flaubert y étaient assidus. Tous les musées du monde convoitent d’avoir de ses œuvres (les musées du Louvre et d’Orsay en possèdent plusieurs), qui sont très nombreuses (environ 350 connues). Il sculpta notamment, à Paris, la fontaine Molière, la Renommée sur l’Arc de triomphe, la Justice et l’Ordre public (statues encadrant la tribune du président de l’Assemblée nationale), les villes de Lille et de Strasbourg place de la Concorde (la dernière sous les traits de Juliette Drouet, qui avait été sa maîtresse avant de devenir le grand amour de Victor Hugo), quatre bas-reliefs sur les pendentifs de la troisième coupole de La Madeleine, les douze Victoires entourant le tombeau de Napoléon, l’Industrie au péristyle de la Bourse, neuf statues sur la façade du Sénat donnant sur le jardin, Phidias dans le jardin des Tuileries ; à Versailles, le mausolée du duc de Berry, dans la cathédrale ; à Dreux, de nombreuses statues des membres de la famille du Roi Louis-Philippe, dans la chapelle nécropole Saint-Louis ; à Avignon, une Vierge dans la cathédrale ; à Nîmes, une importante fontaine place de l’Esplanade ; à Aigues Mortes la statue de Saint Louis sur la place centrale ; à Genève, Rousseau, dans l’île du Lac portant le nom de cet écrivain. Il fit le buste du docteur Flaubert (père de Gustave), et de Caroline Flaubert (soeur de Gustave) ; ces deux oeuvres se trouvaient à la mort de Flaubert dans sa demeure (Croisset, près de Rouen). Dumas possédait dans son château de Marly une série de bustes de dramaturges par Pradier. Il est souvent cité par Balzac dans ses romans (et qui possédait un buste de lui). Victor Hugo le cite dans Choses vues 1847-1848, et écrivit un bel article sur lui. Flaubert le cite dans L’Education sentimentale, et très souvent dans sa correspondance (généralement sous l’appellation de « notre Phidias » ou « le Phidias Français », en souvenir du sculpteur Athénien du Ier siècle avant J.-C.), qui comprend aussi un certain nombre de lettres à Pradier et de réponses de ce dernier. Il utilisa sa mort pour celle de Charles Bovary. La correspondance de Pradier a été publiée par Douglas Siler pour les années 1790 à 1846 (Droz, 3 vol., 1984-1988).
(Je ne suis pas Toulousain et n’habite Toulouse que depuis 1990 ; j’ai été amusé de constater que le nom de Pradier est gravé sur la façade du Palais des Beaux-Arts de cette ville, avec une douzaine d’autres artistes de renom). Le salon de Pradier était très fréquenté, notamment par nombreux artistes et écrivains, dont Flaubert, qui y fit connaissance de plusieurs de ses maîtresses (notamment la femme de Pradier et Louise Colet).

Louise Pradier, née Louise d’Arcet (1814-1885), épousa James Pradier en 1833 (elle était veuve, s’étant mariée à 17 ans avec Antoine-Florent Dupont, architecte, qui mourut du choléra quelques mois après, lors de la grande épidémie de cette maladie). Les Pradier eurent trois enfants, dont Jean-Jacques (dit John, 1836-1912), peintre (dont il existe une descendance). Louise Pradier était très belle (« une statue de chair, la beauté épanouie, le charme voluptueux » : A. Houssaye, Souvenirs d’un demi-siècle, 1830-1880, Ed. Dentu, 1885, t. I, p. 404). Le salon de Louise Pradier était réputé et recherché : « Il était plus difficile d’avoir droit de cité dans ses salons que d’aller à la Cour. Il fallait pour cela être célèbre, ou avoir plus d’esprit que les hommes célèbres » (A. Houssaye, op. cit., p. 405) ; tous les artistes et écrivains de renom s’y retrouvaient (dont, parmi les écrivains, Balzac, Flaubert, Hugo, Vigny). Louise Pradier donnait des fêtes somptueuses, mais menait une vie désordonnée et ruina sa famille. Elle fut la maîtresse de Flaubert en 1847 et en 1856, qui lui rendit régulièrement visite jusqu’à sa mort. Douglas Siler publia le journal d’une relation de Louise Pradier, relatant la vie de celle-ci (Mémoires de Madame Ludovica, Archives des lettres modernes, 1973, n° 145). Flaubert se serait inspiré de certains épisodes de la vie des Mémoires de Madame Ludovica en écrivant Madame Bovary.

Paul Pradier-Fodéré
(1827-1904), neveu de James Pradier qui, pour se distinguer de celui-ci, ajouta à son patronyme celui de sa mère (Marie-Cécile, 1795-1875, fille du professeur Emmanuel Fodéré, qui inventa la médecine légale). Paul fut d’abord avocat à Paris, puis professeur à l’École des sciences politiques (devenue Science Po). En 1874 il fonda à Lima la Faculté des sciences politiques et administratives, dont il devint le doyen. Il rentra en France en 1880 ou 1881 et fut nommé conseiller à la cour d’appel de Lyon. Correspondant de l’Institut, chevalier de la Légion d’honneur, il avait reçu divers ordres étrangers. Il était parti pour le Pérou avec évidemment sa femme et son fils mais aussi sa mère. Il fut l’auteur d’un grand nombre de publications, dont un Précis de droit commercial (chez Guillaumin), 2e éd. en 1866. Un Précis de droit administratif, 2e éd. en 1872. Un Cours de droit diplomatique, Durand-Pedone, 2 volumes, 1re éd. en 1881. Un Traité de droit international public (le premier sur ce sujet en France), chez Pedone, de 8 énormes volumes, publiés de 1885 à 1906 (poursuivi par son fils Paul mais néanmoins inachevé).

Camille Pradier-Fodéré, fils de Paul, fut dabord journaliste puis magistrat à Saint-Étienne. Auteur De los derechos y deberes de las naciones en tiempo de pax, en tiempo de guerra, y en el estado de neutralidad, Imprenta del estado, Lima, 1877 ; Lima et ses environs, tableaux des mœurs péruviennes, Pedone, 1897.

Guillaume-François Rouelle (1703-1770), dit Rouelle l’aîné, fut d’abord apothicaire à Paris (rue Jacob ; il existe toujours une pharmacie au même endroit). Il fut professeur de chimie et de géologie au Jardin du Roi (le Jardin du Roi, appelé ensuite Jardin des plantes, se nomme actuellement Muséum national d’histoire naturelle de Paris). C’était, à l’époque, une institution scientifique « de renommée mondiale » (P. Higonnet, Paris capitale du monde, Tallandier, 2005, p. 123), « la base logistique privilégiée de la diffusion des connaissances de pointe dans le secteur des sciences naturelles et physico-chimiques » (P. Chaunu, La Civilisation de lEurope des Lumières, Arthaud, 1993, p. 220). L’élite intellectuelle du temps se pressait à ses cours et expérimentations. Ainsi, suivirent notamment les cours de Rouelle, la comtesse de Brancas, Diderot, Grimm, Lavoisier, les marquises de Nesles et de Polignac, la comtesse de Pons, Rousseau (qui en parle à deux reprises dans Les Confessions), Malesherbes (J. des Cars, Malesherbes, éditions de Fallois, 1994, p. 37). Membre de l’Académie des sciences, des Académies d’Erfurt et de Stockholm, il était l’ami, entre autres personnalités, de Buffon (le célèbre naturaliste était intendant du Jardin du Roi), de Diderot, d’Helvétius, du baron d’Holbach, de Jussieu, de Lacépède, de Lamarck, de Marmontel et de Suard. Il publia quelques brochures scientifiques. Son cours de chimie fut recueilli par Diderot (Jean Jacques, Le Cours de chimie de G.-F. Rouelle recueilli par Diderot, Rev. d'histoire des sciences, vol. 38, n° 1, 1985, p. 43 et s.). «  Pour fonds de société, le baron dHolbach avait Diderot, Rousseau, Helvétius, Rouelle...» (H. Taine, Les Origines de la France contemporaine, tome I, p. 368).

Hilaire-Marin Rouelle (1718-1779), dit Rouelle le cadet, frère du précédent, chimiste, membre de l’Académie des sciences (élu en 1752), professeur de chimie au Jardin du Roi (poste où il succéda à son frère en 1768). Il découvrit l’urée, et publia des brochures scientifiques ainsi que son cours de chimie.

Maurice Travers (1871-1938), docteur en Droit, avocat à la Cour d’appel de Paris, professeur à l’Académie de droit international de La Haye, chevalier de la Légion d’honneur, auteur de nombreux ouvrages (dont La Faillite et la liquidation judiciaire dans les rapports internationaux, 1894 ; De la Puissance paternelle et de la tutelle sur les enfants naturels. Etude critique de législation comparée, 2 volumes, 1907; La Convention de La Haye relative au divorce et à la séparation de corps ; ses effets, 1909 ; Le Droit pénal international et sa mise en oeuvre en temps de paix et en temps de guerre, 5 volumes, 1920-1922 ; Les Effets internationaux des jugements répressifs, 1925 ; L’Entraide répressive internationale, 1928 ; La Nationalité des sociétés commerciales, 1931 ; Le Droit commercial international, 2 volumes, 1932-1938). Il était le mari de Louise Grouvelle (soeur aînée de Marie Grouvelle, épouse de Marcel le Tourneau), et le parrain de Jean-Jacques le Tourneau. Il avait commencé sa carrière comme collaborateur de Straus, dont la femme, veuve de Bizet, tenait un salon, où elle recevait notamment les membres du Jockey-Club, des artistes et des hommes de plume ; elle fut un des modèles de Proust ; c’est chez elle que ce dernier fit la connaissance de certains membres de l’aristocratie du faubourg Saint-Germain. Depuis le décès de Maurice Travers, lAcadémie des sciences morales et politiques décerne un prix à son nom destiné à récompenser alternativement des ouvrages imprimés, relatifs au droit international privé ou public et au droit comparé, ou à lhistoire diplomatique.

Armoiries de la famille le Tourneau : D’or aux trois hures de gueules posées deux et un.